samedi 4 septembre 2010

LES PIERRES SAUVAGES (Fernand Pouillon - Seuil)

QUI ? Fernand Pouillon, architecte, urbaniste, auteur, éditeur (il est le créateur des éditions "Le Jardin de Flore"), était un esthète, un homme d'art mais aussi un bâtisseur inlassable. Son parcours (passionnant) est à découvrir sur Wikipedia ou sur le site qui lui est consacré.
QUAND ? Sud de la France, XIIe siècle.
QUOI ? Un moine bâtisseur raconte à travers son journal l'édification de l'Abbaye cistercienne du Thoronet.
ALORS ? Assez naïvement, j'ai pensé un instant que ces "pierres sauvages" avaient peut-être à voir avec "Le Nom de la Rose" et me replongeraient dans ce Moyen âge trouble et inquiétant qui sied si bien aux intrigues de tout calibre. Évidemment je me trompais mais... pas tout à fait quand même ! Le livre de Pouillon ne laisse que peu de champ au romanesque et, d'emblée, affiche une austérité saisissante : le périple est intérieur, c'est celui du doute, de la foi et du questionnement permanent. En filigrane, une réflexion sur l'art, la création et la foi s'engage et tenaille le narrateur avec fièvre. Les dessins de l'homme et le dessein de Dieu se confondent dans l'architecture et la pierre, l'auteur porte haut et loin cet axiome puissant à travers l'expérience ultime d'un groupe d'hommes habités par leur mission. C'est vrai, "Les Pierres sauvages" est un livre ardu, érudit (on y apprend tout sur les techniques de construction de l'époque) mais le voyage mérite qu'on lui consacre quelques efforts.

EN MON DERNIER APRES-MIDI (Kaye Gibbons - 10-18)

QUI ? Kaye Gibbons est un auteur du Sud des Etats-Unis, née en 1960. Elle est l'auteur de huit romans, tous des best-sellers couverts de récompenses. Pour l'anecdote, Kaye Gibbons est atteinte de troubles bipolaires ; son addiction aux médicaments anti-douleurs lui a valu des ennuis avec la justice en 2008.
QUAND ? En mon dernier après-midi narre à la première personne la vie d'une Américaine, de son enfance à son " dernier après-midi ", de 1842 à la fin du dix-neuvième siècle.
QUOI ? La jeune Emma Garnet grandit sur une plantation du Sud, entre ses frères et sœurs et un père autoritaire, insupportable et colérique. Les conflits latents éclatent dans cette famille riche et désunie, où le père veut régner en tyran impitoyable: la mère s'éloigne et la fille, Emma Garnet, va épouser - ô scandale - un jeune médecin du Nord, Quincy. La guerre de Sécession éclate alors comme un drame déchirant...
ALORS ? De Eudora Welty à William Faulkner en passant par Mark Twain ou William Goyen, le Sud des Etats-Unis a lui aussi son panthéon d'auteurs illustres et il n'est pas étonnant d'y retrouver Kaye Gibbons. Certes, elle n'a ni le style ni la profondeur de certains de ses illustres prédécesseurs mais les thèmes abordés, l'atmosphère et l'emphase romanesque sont typiques du genre, évoquant notamment Margaret Mitchell à son meilleur. Le destin d'Emma Garnet offre ainsi tous les ingrédients d'un intense moment de lecture et l'occasion d'une belle rencontre avec un personnage de femme d'exception. Remarquable !

mardi 27 juillet 2010

LE GOÛT SUCRE DES POMMES SAUVAGES (Wallace Stegner - Points)

QUI ? Wallace Stegner, auteur américain (1909-1993), décrit comme "le doyen des écrivains de l'Ouest". Il remporte le Prix Pulitzer en 1972 avec Angle d'équilibre. Auteur énorme, indispensable, qui n'a cessé de magnifier la nature et l'esprit pionnier de son pays. 
QUAND ? Variable selon les nouvelles.
QUOI ? Un couple de retraités en balade dans le Vermont ; un homme sur les traces de sa jeunesse perdue ; un agent littéraire à la retraite perdu dans une soirée mondaine qui dégénère ; le représentant d'une fondation découvre les Philippines ; un jeune anglais fait l'apprentissage du dur métier de cow-boy.
ALORS ? On reste mitigé à la lecture de ce recueil de nouvelles : Stegner les a rassemblées quelques années avant sa mort et ce n'est pas lui faire injure de souligner leur relative faiblesse. Œuvres de jeunesse, rédigées entre 1948 et 1959, elles peinent à trouver un rythme, même s'il subsiste de beaux moments, simples et intenses, notamment dès que Stegner regagne ses terres du Vermont et du Montana ("Le goût sucré des pommes sauvages", "Génèse"). Son talent s'avère aussi probant dans un registre plus psychologique : malgré des longueurs, "Guide pratique des oiseaux de l'Ouest" est une sorte de micro étude de mœurs parfaitement menée. Mais, pour qui a goûté aux talents de romancier de Stegner, l'ensemble reste fade. Lisez plutôt les romans...

dimanche 11 juillet 2010

L'OMBRE DE CE QUE NOUS AVONS ETE (Luis Sepulveda - Métailié)

QUI ? On ne présente plus Sepulveda, l'auteur chilien de l'éternel "vieux qui lisait des romans d'amour". Âgé aujourd'hui de 61 ans, il vit dans les Asturies en Espagne. 
QUAND ? Santiago, Chili, de nos jours.
QUOI ? Dans un vieil entrepôt d'un quartier populaire de Santiago, trois sexagénaires attendent avec impatience l'arrivée d'un homme, le Spécialiste. Il a convoqué ces trois anciens militants de gauche, de retour d'exil trente-cinq ans après le coup d'Etat de Pinochet, pour participer à une action révolutionnaire. Un tourne-disque jeté par une fenêtre au cours d'une dispute conjugale va tout remettre en question, jusqu'au moment où ressurgit dans la mémoire des complices l'expression favorite du Spécialiste : "On tente le coup ?"
ALORS ? Quelle belle mélancolie se dégage de ce livre... Il flotte comme un parfum doux-amer sur les souvenirs et les rêves de nos vieux héros, une essence à la fois sombre et légère où les illusions (souvent perdues) n'empêchent ni l'humour, ni la tendresse. En bon faiseur d'histoires, Sepulveda répète les recettes qui on fait son succès : style rapide et coloré personnages haut en couleur, rythme, humour, tous les ingrédients sont réunis pour passer un agréable moment de lecture. Une réserve toutefois : à force de resserrer son intrigue, Sepulveda donne l'impression d'expédier un peu vite certains volets du roman, à commencer par sa conclusion, d'où un léger sentiment d'inachevé. 

lundi 10 mai 2010

LUCHADORAS (Peggy Adam - Atrabile)

QUI ? Peggy Adam, scénariste, illustratrice et dessinatrice de BD. Est l'auteur de la mini-série Plus ou moins.
QUAND ? Mexique, Cuidad Juarez, où depuis 1993 plus de 400 femmes ont disparus ou été assassinées dans la plus grande impunité.
QUOI ? L'amour impossible d'une serveuse mexicaine et d'un touriste français dans une ville gangrénée par la violence.
ALORS ? Luchadoras signifie "lutteuses", un titre qui n'est pas dû au hasard quand on découvre le terrible quotidien des femmes mexicaines : dans une société hyper machiste où la femme est reléguée au plus bas de l'échelle sociale, certaines choisissent de se battre et de résister mais à quel prix ! La vie d'une femme ne vaut rien et les bourreaux (maris, frères, policiers, trafiquants,...) ne se font pas prier dès qu'il s'agit de faire taire les récalcitrantes. Le trait rude et austère de Peggy Adam illustre bien l'implacable noirceur d'un monde où les femmes meurent et souffrent en silence. Luchadoras est un coup porté à nos bonnes consciences, une alerte stridente sur les violences faîtes aux femmes encore partout dans le monde. Edifiant !
SI VOUS AIMEZ, VOUS AIMEREZ AUSSI :
http://minisolex.blogspot.com/, le blog sympa de l'auteur qui adore aussi confectionner de drôle de petites poupées !

LE FIL D'ARGENT (Enrique Baulenas - J'ai Lu)

QUI ? Lluís-Anton Baulenas est né à Barcelone en 1958, dans le quartier de Sant Andreu. Licencié en philologie catalane, il devient enseignant. C'est le théâtre qui l'amène à l'écriture. Il abandonne l'enseignement en 1987 pour ne plus se consacrer qu'à l'écriture de romans et de pièces de théâtre.
QUAND ? Barcelone, 1935.
QUOI ? Gregori, Maria et Pere ont 18 ans le même jour. Représentants de la jeunesse catalane des années trente, ils sont conviés par Radio Barcelone à raconter leur vie. Cette rencontre fortuite entre trois jeunes issus de milieux très différents marque le début d'une amitié " à la vie à la mort ". Mais Maria est très belle, et les deux amis se transforment vite en prétendants acharnés. Pere le révolutionnaire flamboyant. Gregori l'aristo cultivé et discret. La guerre civile qui éclate en 1936 les sépare, les révèle aussi. Mais de cette guerre-là, personne ne sortira vainqueur...
ALORS ? Le fil d'argent est un livre qui s'écoute autant qu'il se lit : le choeur des voix de Gregori, Maria et Pere fournit la trame d'une histoire généreuse, belle, tragique et drôle aussi. Et on n'en finit pas de goûter à la ritournelle des trois jeunes protagonistes. Dans un style vif et coloré, Baulenas a capté avec une rare sensibilité la fougue et l'énergie de ces enfants du siècle bousculés par l'Histoire. Sous leurs yeux incrédules défilent la guerre et son cortège de misères mais la petite musique persiste et Baulenas ne sacrifie jamais ses personnages aux péripéties  et aux drames. Jusqu'au bout, la flamme et la beauté du chant illuminent ce roman populaire, social mais avant tout humain, véritable ode à l'amitié et à la fraternité. Une merveille !

TANT QUE NOUS VIVONS (Maruja Torres - Métailié)

QUI ? Maruja Torres, journaliste et écrivain catalane, née à Barcelone, auteur de nombreux articles et romans. Elle a remporté le Prix Planeta (équivalent du Goncourt) avec Tant que nous vivons.

QUAND ? L'Espagne actuelle, entre Barcelone et Madrid.
QUOI ? En ce jour de la Toussaint, Judit marche dans Barcelone vers son rendez-vous avec Regina Dalmau, la célèbre romancière qu'elle admire de façon obsessionnelle. Avec l'ingénuité de ses, vingt ans, elle est persuadée que celle-ci va reconnaître son talent littéraire et l'aider à fuir sa banlieue populaire. Judit ignore que Regina, à l'approche de la cinquantaine, se pose des questions sur son succès et le sens de ce qu'elle écrit. Judit est engagée comme secrétaire. Sa présence va obliger Regina à affronter les véritables raisons de la crise qu'elle traverse et à chercher, dans un passé qu'elle a mis sous clef, le souvenir de celle qui a guidé ses pas d'écrivain.
ALORS ? Si Maruja Torres nous avait enthousiasmé avec le magnifique Une chaleur si proche (toujours chez Métailié), Tant que nous vivons suscite plus de réserves. Peut-être le sujet était-il trop beau : deux femmes possédées par l'écriture s'admirent, s'unissent, se haïssent, avec en toile de fond une réflexion sur la création littéraire, la transmission et la filiation. L'histoire se lit avec plaisir mais l'auteur reste en surface : ses personnages (d'ordinaire si "naturels", comme c'était le cas dans Une chaleur...) paraissent un brin stéréotypés, trop bien construits pour être vraiment crédibles ; le déroulement du récit (les relations entre Judit et Regina, le secret de Regina,...) est lui aussi convenu et un brin trop rapide, tout s'enchaîne trop bien et trop vite. La rédemption humaine et intellectuelle de Regina aurait mérité davantage d'espace pour vraiment nous toucher. Reste un roman honnête, sincère (la cause de la littérature et la cause des femmes sont farouchement défendues) mais en deçà de son propos. 

lundi 1 mars 2010

AFFINITES (Sarah Waters - Denoël)

QUI ? Sarah Waters, écrivain britannique née en 1966. Très connue en Grande-Bretagne, elle aligne depuis 1998 les succès d'édition : Affinités est son deuxième roman après Caresser le velours (Denoël). On lui doit aussi  Du bout des doigts, Ronde de nuit (toujours chez Denoël) et The Little Stranger (non traduit). L'homosexualité féminine est presque toujours au centre de ses oeuvres : en effet, Sarah Waters est une figure très médiatique de la communauté lesbienne outre-Manche.
QUAND ? L'Angleterre victorienne, à Londres.
QUOI ? La prison de Millbank et ses voleuses, criminelles et faussaires, ses avorteuses et mères maquerelles. C'est dans l'inquiétant climat de l'une des geôles les plus lugubres de l'ère victorienne que Margaret Prior, dame patronnesse, rencontre la charismatique médium spirite Selina Dawes qui, bien qu'incarcérée, ne cesse de clamer son innocence. Au fil des visites, Selina dévoile son étrange histoire, et Margaret est irrésistiblement entraînée dans un monde crépusculaire de séances de spiritisme et d'apparitions, d'esprits insoumis et de passions incontrôlables...
ALORS ? L'histoire de la littérature l'a bien montré, l'Angleterre victorienne a fourni a de tout temps un décor propice à l'imagination et au romanesque. Affinités exploite cette richesse et se pose d'emblée comme un vrai grand roman à costumes, une incursion précise et documentée dans la société anglaise victorienne. On découvre un monde fasciné par l'au-delà et ses artefacts (fées, spirites, médiums, sociétés secrètes,...) mais également étouffé sous le propre poids de ses codes et de ses conventions. Entre les murs de la prison de Millbank, le rebut de la société croupit dans la misère tandis que les nantis, classe à laquelle appartient Margaret, se noie dans les crinolines et l'ennui, à moins de s'offrir quelques frissons bon marché auprès de médiums exaltés. Évidemment, la condition féminine n'a guère le loisir de s'épanouir dans ce contexte et Sarah Waters saisit parfaitement l'enfermement dont sont victimes ses héroïnes, l'une entre les murs de sa cellule, l'autre au sein d'une famille étouffante et rigide. Seul moyen d'évasion possible : l'amour, la passion et avant cela, la possibilité de croire enfin. Mais peut-on vraiment croire et s'abandonner ? Les esprits invoqués lors des séances sont-ils bien réels ? L'amour entre les êtres l'est-il aussi ? Sur ces questions essentielles, S. Waters mêle au roman social  et historique une intense histoire d'amour et, plus inattendu, un suspense final digne des plus grands thrillers. Car tout n'est qu'illusion, c'est ce que l'auteur semble vouloir dire : à l'instar des personnages, nous sommes plongés dans un tortueux jeu de faux-semblants et d'illusions, celui de l'écriture, des sentiments et des convenances. Bref, tout ce qui fait les grands romans !
SI VOUS AIMEZ, VOUS AIMEREZ AUSSI :
- l'adaptation télévisée du livre, disponible en DVD (dont voici la bande-annonce) :


- les romans de W. Wilkie Collins (et de Dickens, tant qu'on y est).
- Caresser le velours, autre roman de Sarah Waters qui se déroule également sous l'ère victorienne.

jeudi 25 février 2010

LA FEMME DU COLON FRANCAIS (John La Galite - Pocket)

QUI ? John La Galite (de son vrai nom Jean-Michel Sakka), écrivain français exilé aux USA, spécialisé dans le thriller qui s'essaye de temps à autre à la littérature générale (parfois sous le pseudo de Paul Beck). 
QUAND ? L'Algérie, années 50.
QUOI ?
Une nouvelle vie en Algérie, l'aventure et le soleil des colonies : voilà ce que recherchait Marie, une jeune institutrice, dans la vitalité de l'après-guerre. Quelques années plus tard, mariée à un colon de vingt ans son aîné, isolée dans une ferme de sept mille hectares près de Constantine, et liée à une famille austère et aride, Marie se meurt. Sa vie est devenue stérile, comme ce désert qui l'emprisonne, comme ce ventre apparemment infertile... Quand un accident de voiture bénin secoue son existence, et qu'un jeune homme lui fait connaître la passion, Marie croit enfin pouvoir échapper à la famille Mauduit...
ALORS ? Belle surprise que cette Femme du colon français : visiblement inspiré par son sujet, John La Galite imagine un mélodrame intimiste dans le décor enflammé de l'Algérie coloniale, illuminé par la figure tragique de  Marie, superbe personnage de femme soumise à la passion amoureuse. Le texte manque parfois de subtilité lorsqu'il met en parallèle le destin de l'Algérie et de ses personnages mais La Galite a su créer une atmosphère et donner de la chair à ses personnages. Pas mal du tout...

vendredi 1 janvier 2010

CAUCHEMAR NIPPON (Matthew Kneale - Pocket)

QUI ? Matthew Kneale est né en 1960 à Londres. Il est le fils de fils de deux romanciers anglais, Judith Kerr et Nigel Kneale.
QUAND ? Le Japon, de nos jours.
QUOI ? Daniel Thayne doit se rendre à l'évidence : il est piégé à Tokyo. Depuis qu'il a égaré son passeport, ce jeune Anglais en est réduit à donner des cours dans une sordide école de langues étrangères en échange d'un salaire de misère. Il vivote dans un minuscule appartement rempli des peluches de Keiko, sa petite amie, une japonaise passablement hystérique. Daniel le sait, il devrait rompre, mais rien ne presse... Rien ? Si ! La famille Harada s'est mis en tête de le contraindre à épouser leur fille Keiko, dût-elle pour cela employer la force.
ALORS ? Les livres se suivent et ne se ressemblent pas... Après Les passagers Anglais et Douce Tamise, Matthew Kneale délaissait en 1984 les brumes victoriennes pour le Japon moderne avec Cauchemar nippon, roman plus intimiste, loin des reconstitutions historiques. Hélas, mille fois hélas, l'auteur accouche d'un formidable ratage littéraire : Cauchemar nippon est un roman bancal qui hésite en permanence sur le chemin à suivre. Comédie noire ou drame ? Choc des cultures ou amour contrarié ? Kneale avance des pistes mais ne tranche jamais. Au final, peu d'intensité mais beaucoup de fadeur. La peinture de la société japonaise aurait pu malgré tout fournir un bon décorum mais, même là, l'auteur s'en tient à des superficialités qui relèvent plus de la caricature que du portrait sociétal. Le désastre est bien là et il n'y a rien à sauver !

lundi 16 novembre 2009

L'OMBRE DU VENT / LE JEU DE L'ANGE (Carlos Ruiz Zafon - Grasset / Robert Laffont)

QUI ? Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafon s'est d'abord fait connaître en Espagne par des romans jeunesse avant d'exploser avec L'ombre du vent. Vit aujourd'hui à Hollywood.
QUAND ? Barcelone en 1945 pour L'ombre..., les années 20 pour Le jeu de l'ange (dont l'action est antérieure à L'ombre du vent, petite précision utile).
QUOI ?  L'ombre du vent : Un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y " adopter " un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets " enterrés dans l'âme de la ville "... Le jeu de l'ange : David Martin, dix-sept ans, travaille au journal La Voz de la Industria. Son existence bascule un soir de crise au journal : il faut trouver de toute urgence un remplaçant au feuilletoniste dominical. et David est choisi. Son feuilleton rencontre un immense succès mais, épuisé, le jeune homme finit par renoncer. Puis arrive une offre extraordinaire : un éditeur parisien, Corelli, lui propose, moyennant cent mille francs, une fortune, de créer une texte fondateur, sorte de nouvelle Bible, « une histoire pour laquelle les hommes seraient capables de vivre et de mourir, de tuer et d être tués, d 'offrir leur âme »... A noter : les deux livres peuvent se lire séparément mais Ruiz Zafon a jeté des ponts entre eux : la fameuse librairie Sempere  figure dans Le jeu de l'ange, tout comme le fabuleux Cimetière des Livres Oubliés, au coeur des deux intrigues.

ALORS ? Paru en 2004 (eh oui, déjà 5 ans !) L'ombre du vent a marqué son temps : tout-à-coup, un jeune auteur espagnol inconnu réinventait le roman de genre dans une fresque picaresque qui empruntait tout aussi bien au policier qu'au fantastique, en passant par l'intrigue, le mystère et le roman-feuilleton. Des millions de lecteurs (dont nous sommes) ont succombé à la formule et plébiscité le talent de Ruiz Zafon à travers le monde. Placé sous le haut patronnage d'Alexandre Dumas, Dickens ou Conan Doyle, L'ombre...  témoignait d'une maîtrise narrative assez exceptionnelle . Le jeu de l'ange reprend nombre de ses ingrédients en accentuant l'aspect gothique : Ruiz Zafon nous donne sa propre version du mythe de Faust et ajoute au roman noir une dimension fantastique clairement affichée. Ruiz Zafon n'a rien perdu de son efficacité romanesque (Le jeu de l'ange ménage quelques scènes d'anthologie et de belles figures de roman, à commencer par la pétillante Isabella) mais l'irruption du surnaturel rompt l'unité du livre et rend la lecture parfois déconcertante, notamment lors du dénouement. Alors oui, forcément, on est un peu déçu : on sent bien que Ruiz Zafon a voulu élever son roman-feuilleton à un rang nouveau, celui de l'allégorie et du symbole mais peut-être l'univers de L'ombre du vent n'était pas le meilleur terrain pour tenter l'expérience. Lecture néanmoins recommandée, la valeur et l'intensité dramatique restent hors norme.

mercredi 28 octobre 2009

LE COEUR COUSU (Carole Martinez - Gallimard)

QUI ? Carole Martinez, née en 1966. C'est son premier roman.
QUAND ? Espagne fin XIXe siècle, sur les terres chaudes d'Andalousie.
QUOI ? Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre: le cœur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement... Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang...
ALORS ? Au coeur des romans, il y a des histoires, et au coeur des histoires on retrouve des légendes, des contes et toutes sortes de relations merveilleuses qui donnent leurs couleurs à l'imagination et au rêve. Sans doute C. Martinez s'est-elle rememorée cette filiation ancestrale lorsque est né son "coeur cousu". Ainsi le destin chaotique d'une tribu de femmes devient-il un véritable conte, une sorte de rêve éveillé où le réel et l'imaginaire tissent le fil d'un même monde. La séduction qu'exerce le livre vient en grande partie de cette atmosphère unique et envoûtante qui n'est pas sans rappeler le réalisme magique de quelques auteurs sud-américains. L'auteur a retrouvé la saveur particulière des grands récits originels que l'on transmettait jadis de bouche en bouche, de génération en génération. Le coeur cousu est une fable, une poésie, ou une prière, qui sait ? Dans tous les cas, il fascine durablement celui qui ose lire en lui.

lundi 5 octobre 2009

ENFANTS ETRANGES : Ian McEwan, Jack Clayton

J’ai beau essayer de me souvenir, je ne sais plus si Sa Majesté des Mouches est un bon bouquin. Je l’ai lu il y a longtemps et je me demande s’il ne souffrait pas d’un trop grand académisme. Mais ça peut-être pas tellement d’importance, le livre de Golding valait d’abord par son regard porté sur l’enfance, un point de vue quasi subversif qui violentait l’aura sacrée d’un âge réputé innocent et pur. La force et le malaise latent qui possèdent Le jardin de ciment (roman de Ian McEwan paru en 1978) et Chaque soir à neuf heures (film de Jack Clayton sorti en 1967) font écho à la régression sauvage des héros de Golding et il est troublant de constater les similitudes qui existent entre les deux oeuvres, l’une écrite, l’autre cinématographique. Dans Le jardin de ciment, quatre frères et soeurs dissimulent la mort de leurs parents pour ne pas être confiés à l’assistance publique. Entre eux naissent des relations troubles tandis que le cadavre de la mère entame sa décomposition à la cave… Même réclusion, même aveuglement dans Chaque soir… où sept enfants dissimulent la mort de leur mère pour éviter l’orphelinat. Tous les soirs, ils tiennent conseil auprès d’un mannequin d’osier portant les vêtements de leur mère dans ce qui ressemble à une sorte de culte macabre dont l’aînée, Diana, se fait la pythie fanatique… Ici, pas question d’île perdue, les enfants organisent leur claustration dans de vieilles maisons où ils dissimulent les cadavres et résistent au monde extérieur, en l’occurrence les adultes, indésirables au sein de ces nouvelles sociétés. Question : confrontés à la mort, ces enfants sont-ils le reflet et la caricature obscure des adultes ou laissent-ils éclater leur nature profonde, une innocence pervertie, interlope et trouble ? Ces mises en scène déroutent également par leurs emprunts aux contes de fées, notamment dans le film de Clayton où la maison familiale ressemble à un manoir où les enfants auraient pris le pouvoir. L’atmosphère fantastique qui auréole le film montre bien que les enfants sont d’une autre monde, ils appartiennent à l’autre côté du miroir, à un monde étranger aux adultes, dangereux et inconnu. Plus brut, davantage ancré dans le réalisme, Le Jardin… confronte les enfants à la solitude, au désespoir et à la transgression. La vie violente les enfants et eux-mêmes finissent par violenter ceux qui les entourent, adultes ou enfants. Il est question de pulsion de mort mais aussi de survie. On repense au final de La Nuit du Chasseur quand Lilian Gish dit à propos des enfants : "Que Dieu protège les enfants,  le vent souffle, la pluie est froide mais ils résistent (...) ils résistent et ils supportent"...

dimanche 4 octobre 2009

QUELQU'UN AVEC QUI COURIR ? (David Grossman - Seuil)

QUI ? David Grossman, auteur israélien, aussi à l'aise dans le journalisme que la fiction, pour adulte comme pour enfant.
QUAND ? Jérusalem, de nos jours.
QUOI ?Assaf, un garçon de seize ans, obtient un job d'été à la mairie de Jérusalem. Chargé de retrouver le maître d'un chien égaré, il va être entraîné dans une aventure initiatique dont Tamar, une adolescente mystérieusement disparue, est le centre...
ALORS ? Roman d'apprentissage mais aussi conte, fable moderne sur la jeunesse israélienne, le livre de Grossman séduit dès les premières pages : Assaf ressemble à s'y méprendre à un preux chevalier lancé aux trousses de sa dulcinée, dans un dédale (Jérusalem) peuplé de personnages hauts en couleurs. Grossman dépeint à merveille la naïveté et la sincérité de son jeune héros, sans mièvrerie ni complaisance. Le rythme est vif, le roman file à toute vitesse sans laisser au lecteur le temps de raccrocher. Du divertissement intelligent, sincère et, surtout, d'une rare justesse.

dimanche 13 septembre 2009

DEUX ADAPTATIONS MONSTRES !


La littérature pour enfants est devenue un formidable vivier pour les scénaristes et auteurs d'Hollywood. La preuve une nouvelle fois avec Fantastic Mister Fox de Wes Anderson d'après le Fantastique Maître Renard de Roahl Dahl et Where The Wild Things Are de Spike Jonze d'après le fameux Max et les Maximonstres de Maurice Sendak. On regarde...






LA VERITE SUR L'AFFAIRE SAVOLTA (Eduardo Mendoza - Seuil)

QUI ? Eduardo Mendoza, géant de la littérature espagnole contemporaine.
QUAND ? Dans la Barcelone révolutionnaire des années 1917-1919.
QUOI ? Dans cette atmosphère insurrectionnelle, trois personnages, réchappés d'une série de meurtres, répondent aux questions des enquêteurs. Qui a assassiné en pleine nuit, au coin d'une ruelle obscure, le journaliste anarchiste Pajarito de Soto ? Pourquoi l'industriel Savolta a-t-il été tué au cours de la fête de la Saint-Sylvestre ? Et à la suite de quels faits Paul-André Leprince, dandy et trafiquant d'armes, a-t-il péri dans l'incendie de son usine ?
ALORS ? La Vérité... a marqué son temps : publié en 1975, il annonce l'éclosion d'une nouvelle génération d'auteurs espagnols qui, sans renier l'héritage classique du roman, innovent sur la forme et le ton. La Vérité... est ainsi exclusivement composé d'extraits de journaux intimes, de rapports de police, de notes et autres correspondances qui forment une sorte de gigantesque puzzle romanesque. Paradoxe : ce super-roman semble souvent vide, peut-être écrasé par la lourdeur du procédé. Depuis, Mendoza a largement corrigé le tir mais, déjà, il sacrifiait à son péché mignon : Barcelone, à la fois décor et interprète tourmentée de ce premier opus.

lundi 31 août 2009

APPARTEMENT 23 (Michel Alzéal - Les Enfants Rouges)

QUI ? Michel Alzéal est né en 1970 à ANtibes. Depuis 1999, il a publié plusieurs titres dont une série pour la jeunesse.
QUAND ? Aujourd'hui, quelque part en ville.
QUOI ? Un jeune homme vit cloîtré dans un appartement. Il attend un visiteur qui ne viendra peut-être jamais...
ALORS ? Sur un canevas relativement mince, Michel Alzéal signe une BD d'atmosphère faite de silences et d'émotions latentes. Mais à force de suggestions, d'ellipses et de regards "qui veulent dire", il perd le lecteur dans une longue plage d'ennui.  On ne doute pas de la sensibilité de l'auteur ni de sa sincérité mais il nous laisse à la porte de son travail...

110% (Tony Consiglio - çà et Là)

QUI ? Tony Consiglio, jeune auteur américain d'une trentaine d'années. A publié deux titres. Son site web : http://tony-consiglio.livejournal.com/
QUAND ? Années 90, dans ces eaux-là.
QUOI ? Repiquage du 4e de couv' de l'éditeur : "Trois femmes sont unies par une passion dévorante pour le boys-band 110%. Membres du FUPA110 (Fans Un Peu Agées de 110%), Sasha, Cathy, et Gerty échappent ainsi à leur quotidien un peu morose : les maris taciturnes, les enfants geignards et les collègues de travail sadiques. Complètement monomaniaques, elles sont prêtes à tout pour obtenir des photos inédites ou des fringues usagées de leurs idoles…Et elles n’hésitent pas à se battre avec des préados pour obtenir les meilleures places aux concerts du groupe."
ALORS ? J'adore l'Amérique lorsqu'elle brûle ses idoles et c'est précisément le sujet de 110% : des ménagères fanatiques sacrifie leur vie (et leur âme) sur l'autel de la surconsommation et de la médiatisation à outrance. Consiglio ne manque ni d'humour ni d'intelligence : entre deux éclats de rire, il glisse un message acéré et sans concession sur une société complètement déglinguée, gavée de bêtise et d'inculture. Le final résonne d'une gravité et d'une empathie insoupçonnées : si certaines finiront par ouvrir les yeux, d'autres succomberont au délire des idoles...

jeudi 20 août 2009

LA PETITE PISCINE AU FOND DE L'AQUARIUM (Jean-Noël Blanc - Joëlle Losfeld)

QUI ? Jean-Noël Blanc, né en 1945 à Saint-Etienne où il vit et travaille toujours en tant que sociologue. A également beaucoup écrit pour la jeunesse.
QUAND ? Présent indéterminé, en France.
QUOI ? La vie, les amours, les maux et surtout l'humour d'un curieux monsieur, directeur des achats dans une entreprise moyenne qu'un grand groupe " restructure ".
ALORS ? Jean-Noël a toute notre estime car il aime l'humour et il A de l'humour. On pourrait même le taxer d'écrivain humoristique si l'appellation n'était pas si ridicule. Qu'il brocarde le monde de l'entreprise ou, plus simplement, qu'il nous parle de sentiment, d'hédonisme ou du temps qu'il fait, il sait nous amuser et chatouiller délicieusement les zygomatiques. L'écriture de Jean-Noël Blanc célèbre les bons mots et les circonvolutions de l'esprit : au coeur du langage il y a le rire, l'esprit, le plaisir d'en jouer et de le partager avec les autres. Mais Jean-Noël Blanc n'oublie pas de toucher au coeur, La Petite piscine... n'est légère qu'en apparence, on y plonge aussi pour s'y émouvoir et retrouver le goût des choses. Rafraîchissant au possible ! 

lundi 3 août 2009

PARDON (Gail Jones - Mercure de France)

QUI ? Gail Jones, universitaire, écrivain australien très connu en Australie mais pas du tout chez nous.
QUAND ? Avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale, en Australie.
QUOI ?  Pendant la seconde guerre mondiale, mais loin des conflits qui déchirent la planète, grandit dans le bush australien une étrange petite fille, Perdita. Elle est née là, de parents anglais très mal assortis : le père, anthropologue, censé effectuer des recherches sur les Aborigènes est déçu que personne ne s’intéresse à son travail. Violent, brutal, il traite en esclaves ses domestiques — aborigènes, bien sûr — n’hésitant pas à violer les très jeunes femmes à son service. Stella, la mère, dépressive, instable, n’existe qu’à travers la lecture de Shakespeare et ne parle pratiquement que par citations de ses pièces. Perdita, livrée à elle-même, ne trouve amour et réconfort qu’auprès des tribus aborigènes qui lui font découvrir la nature, les animaux, les saisons. Surtout, il y a Mary, une jeune indigène plus éduquée car venue d’un couvent anglais de la ville voisine, pour s’occuper de la petite fille.  Une sorte de bonheur pourrait alors s’installer — mais survient le drame : le père de Perdita est retrouvé assassiné chez lui. Qui l’a tué ? Perdita doit le savoir, car elle était présente. Mais qu’a-t-elle réellement vu, réellement compris ?
ALORS ? En plaçant son livre sous la tutelle quasi permanente de Shakespeare (les citations du dramaturge ponctuent le roman du début à la fin), Gail Jones a puisé à la source du drame et de la tragédie pour décrire la pathétique mais magnifique destinée de Perdita, son héroïne. L'univers de la fillette est en proie au déchaînement : un meurtre sanglant se joue sous ses yeux, une tempête furieuse ravage le bush tandis que le chaos des bombes frappe l'Australie. Dans ce monde affligé, Perdita n'a de cesse de chercher la vérité et d'affronter son trouble intérieur : de la faute au pardon,  des ténèbres à la lumière, la fillette lutte pour sa rédemption dans une aventure riche de larmes, de douleur mais aussi de sentiments et d'amour. Gail Jones signe là un puissant mélodrame aux passions contrastées, à la fois pur divertissement et réflexion précieuse sur l'identité, la culpabilité et la rédemption. Grande réussite au final !

samedi 1 août 2009

NEGRINHA (Jean-Christophe Camus, Olivier Tallec - Gallimard)

QUI ? Jean-Christophe Camus, scénariste, est né en 1962 d'une mère brésilienne et d'un père français (Negrinha est d'ailleurs largement inspiré de son histoire familiale) ; Olivier Tallec, dessinateur, est surtout connu pour son travail en littérature jeunesse.
QUAND ? 1953, Brésil, Rio de Janeiro.
QUOI ? Maria, 13 ans, est une jeune Brésilienne à la peau claire. Elle vit à Copacabana, dans une résidence plutôt chic, et fréquente à l’école des gamines privilégiées. L’adolescente grandit entourée de l’affection de sa mère, débordante de fierté à la vue de sa fille si bien intégrée à la bourgeoisie de Rio. Pour elle qui a la peau foncée, vient d’une favela et entretient sa progéniture à la sueur de son front (en travaillant comme femme de ménage), c’est une belle revanche sociale…
ALORS ? Parfois, une BD vaut mieux qu'un long discours, c'est ce qu'on se dit en lisant Negrinha, récit modeste mais touchant d'une enfance placée sous le signe de la différence (sociale et raciale). Le trait doux et poétique de Olivier Tallec donne presque une allure de fable à cette histoire délicate aux couleurs pastel. Une BD au charme instantané, mélange d'insouciance et de gravité.

PALMITO D'EVIAN (Catherine Soullard - Calmann-Levy)

QUI ? Catherine Soullard, ancienne productrice à France Culture, critique de cinéma.
QUAND ? De nos jours, dans une maison de retraite.
QUOI ? Récit d'une relation mère-fille rendue impossible par la maladie. La fille raconte la lente dégradation de l'état de santé de sa mère, victime d'un accident vasculaire cérébral.
ALORS ? Très court, aussi tendu qu'incisif, Palmito d'Evian est une somme décousue d'anecdotes, d'impressions et d'instantanés que la narratrice laisse échapper au fil d'un monologue poignant. Il y a le récit de la décrépitude, l'avancée inexorable de la maladie mais aussi l'amour forcené d'une fille pour sa mère, envers et contre tout. Le texte se lit d'une traite, on en ressort secoué mais aussi étrangement serein.

mardi 16 juin 2009

CONTES & LEGENDES DU TARN (Olivier de Robert - De Borée)

QUI ? Olivier de Robert, conteur, comédien, auteur et... ariégeois (comme moi !).
QUAND ? En des temps immémoriaux...
QUOI ? Contes, galéjades et autres histoires du patrimoine local.
ALORS ? Vous ne connaissez pas le Tarn ? Peu importe, ce livre est fait pour vous ! Les histoires au coin du feu vous font bailler ? Très bien, Olivier de Robert va vous réveiller ! Car derrière les contes et leur sarabandes de fantômes, monstres et seigneurs dévoyés, il y a un conteur et Olivier de Robert s'affirme en tant que tel : il n'hésite pas à se mettre en scène pour mieux narrer ses péripéties de "chercheur d'histoires" et ses déambulations, pleines de poésie et d'humour, régalent nos papilles. Très bonne surprise !

lundi 15 juin 2009

LE REVEIL DU ZELPHIRE tome 1 (Karim Friha - Gallimard)

QUI ? Karim Friha, jeune dessinateur tout nouveau tout beau, né en 1980 et habitué de la BD jeunesse (Bali, Astrid la petite vandale,...).
QUAND ? XIXe siècle à la Jules Verne, fortement matiné de fantastique et de science-fiction. On appelle ça un univers "steampunk".
QUOI ? À Algarante, capitale de la République de Béremhilt, des enfants traumatisés développent d'étranges pouvoirs. On les surnomme les « Zelphires »
ALORS ? Petit calcul : si Karim Friha est né en 1980, il a donc aujourd'hui 29 ans. Vu son âge, on devine qu'il a été bercé au doux son des comics et des mangas, on imagine que Tim Burton (encore et toujours Tim Burton !) a dû lui en mettre plein les mirettes et on ne doute pas une seconde que la lecture assidue de Jules Verne et Charles Dickens soit à la source de quelque traumatisme profond. Bref, Karim Friha est un pur produit de son époque, d'ailleurs il ne s'en cache pas et revendique sans fard ses nombreuses influences. Mais est-ce que cela suffit à faire une BD ? Oh que oui ! Friha peut être fier de ses Zelphires et de cet album en tout point parfait : de l'action, du mystère, de l'aventure et un charme unique qui répand ses éffluves jusqu'à la dernière case. Excellent, on en redemande !

LES ROSIERS DU SILENCE (Anson Cameron - Actes Sud)

QUI ? Anson Cameron, auteur australien renommé né en 1961, copieusement ignoré chez nous !
QUAND ? Aujourd'hui, en Australie.
QUOI ? Les Rosiers du Silence s’ouvre par une scène d’anthologie : l’évaporation d’une ville minière dans le désert australien (ou plutôt son enlèvement littéral par une horde de semi-remorques) jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Enfin, presque plus rien : l’église, bâtie en dur, n’est pas détruite tandis qu’un misérable préfabriqué semble encore défier l’inéluctable. Car le terrain sur lequel est construite Hannah (c’est le nom de la ville) appartient à BBK, un consortium minier qui après avoir épuisé les ressources du sol, se voit obligé de rendre la terre au aborigènes s’il veut obtenir de nouveaux contrats. Dans le préfabriqué, une vieille femme, Belle, s’entête. Elle ne veut pas partir et continue à soigner ses rosiers où elle a enfoui les cendres de son mari et de sa fille. BBK va tout faire pour lui faire quitter les lieux, à commencer par solliciter l’intervention de son fils, un riche agent immobilier revenu de tout…
ALORS ? Pourquoi un roman nous émeut-il plus qu'un autre ? Peut-être parce qu'il sait mieux capter les fêlures qui dorment en nous. Que dire alors de l'histoire de Belle ? Sa résitsance, touchante et naïve, illustre les ruptures d'un pays entier, une nation divisée qui n'arrête pas de se chercher dans un long mouvement douloureux. L'Australie gigantesque et brûlante y apparaît fissurée et fragile : les générations se heurtent, les sociétés et les cultures aussi. Cameron réussit un texte émouvant et fort, où la question de l'identité ébranle les personnages et les convictions. Superbe !

dimanche 14 juin 2009

UN CHOEUR D'ENFANTS MAUDITS (Tom Piccirilli - Gallimard Folio SF)

QUI ? Né en 1965 à New York, Tom Piccirilli est l'auteur d'une douzaine de romans d'horreur. Il a été lauréat du Bram Stoker Award.
QUAND ? Aujourd'hui, dans une Amérique très, très profonde...
QUOI ? A Kingdom Come, bourgade du sud des Etats-Unis, la vie suit son cours, paisible. Thomas, unique entrepreneur de la ville, doit s'occuper de ses trois frères, reliés par les os du crâne, contraints de partager le même énorme cerveau. Mais d'étranges fantômes sortis du bayou - ou de son imagination - viennent le hanter.
ALORS ? Quel beau titre que ce "choeur d'enfants maudits", ne trouvez-vous pas !? Quel beau et grand livre également ! Enfin, "beau" n'est peut-être pas le terme approprié, le livre regorge d'aberrations de la nature et de monstres dantesques, qu'ils aient visage humain ou figure grotesque. Piccirilli entraîne ses lecteurs dans un train fantôme, entre Freaks, La Caravane de l'étrange, Delivrance, Twin Peaks et Tim Burton dans ses instants les plus sombres. On plonge, fasciné, dans un monde dégénéré (le comté de Pots et la ville de Kingdom Come, dans le Sud profond des Etats-Unis) où les sorcières et les morts côtoient toujours les vivants, au milieu de ploucs dégénérés et d'illuminés religieux de tout poil. Conte gothique sous acide, ce "choeur" morbide vibre d'une pulsation irrésistible, quasi hypnotique. L'horreur  selon Piccirilli est un spectacle qui fascine et bouleverse, elle est au coeur de la vie et nous en faisons partie. Bienvenue dans un monde de fous et de monstres mais attention : le choeur des enfants maudits ensorcelle ceux qui l'écoutent...

CE QUI PEUT ARRIVER DE MIEUX A UN CROISSANT (Pablo Tusset - Michalon)

QUI ? Pablo Tusset, né à Barcelone en 1965, est programmateur informatique. Il a obtenu le prix Tigre Juan (prix du premier roman en Espagne).

QUAND ? Barcelone aujourd'hui. Rien que pour ça, on a envie de lire le bouquin !
QUOI ? Pablo, trentenaire déconneur, fainéant, brebis galeuse d’une famille richissime, consacre sa vie à la philosophie sur Internet.
Jusqu’à ce que la disparition de son frère vienne chambouler ses plans joints-vodka
ALORS ? Il est gros, paresseux, il boit, se drogue et aime par dessus tout faire de l'esprit. "Il", c'est Pablo, rejeton hédoniste d'une richissime famille barcelonaise, obligé de s'improviser détective suite à la mystérieuse disparition de son frère. Et Pablo porte entièrement le livre sur ses (larges) épaules : Javier Tusset a crée avec lui un incroyable personnage, une sorte d'ogre génial à l'humour acéré et aux moeurs hilarantes. Pensées, dialogues, humeurs, Tusset cisèle les mots de son anti-héros dans un allègre mélange de Michel Audiard et Chuck Palahniuk, rien de moins. Mais, peut-être grisé par tant d'aisance, Tusset en oublie son sujet et délivre une conclusion aussi curieuse que ratée. A découvrir malgré tout, la plume de Tusset a quelque chose de si jouissif qu'il serait dommage de passer à côté. (En bonus, le générique de l'adaptation cinématographique).


UNE SAISON PARISIENNE (M. Giralt Torrente - Balland)


QUI ? Marcos Giralt Torrente est né à Madrid en 1968. Auteur, critique littéraire et collaborateur à El País, il a été couronné par la critique pour Une saison parisienne, pour lequel il a obtenu le prix Herralde. Il est licencié en philosophie.
QUAND ? L'Espagne franquiste, bien après la guerre civile.
QUOI ? Son père était-il un escroc, un trafiquant ? Sinon pourquoi la police est-elle venue l'arrêter un soir chez lui en plein dîner ? Le narrateur se penche sur son enfance et tente d'élucider le mystère de ce père fuyant. Car la mère se tait, veut à tout prix sauver la face et conserver un secret dont seule la violence de la révélation finale permettra de comprendre le poids. Derrière cette atmosphère asphyxiante, se dessine le portrait d'une Espagne franquiste minée par les non-dits, les compromissions et la lâcheté.
ALORS ? Attention ! Le résumé ci-dessus (fourni par l’éditeur) peut prêter à confusion : Une saison... n’a rien d’un trépidant suspense ou d’une intrigue échevelée, bien au contraire ! M. Giralt Torrente a d’abord écrit un roman sur le souvenir et la mémoire : le narrateur revisite son enfance et tente de démêler l’inextricable faisceau des impressions et sentiments laissés derrière lui. Tout le livre repose sur la minutie avec laquelle il reconstitue le puzzle incertain de sa vie passée, en de longues monologues intérieurs qui évoquent évidemment Marcel Proust. Grande et belle oeuvre littéraire, Une saison... déroute aussi par ses méandres, ses images arrêtées passées mille fois en boucle dans l’esprit du narrateur. On peut s’y perdre ou se fatiguer, à moins d’une véritable persévérance. Essayez donc pour voir...

dimanche 7 juin 2009

LE LANGAGE PERDU DES GRUES (David Leavitt - Denoël)

QUI ? David Leavitt, écrivain américain né en 1961. Enseigne aujourd'hui la littérature à l'Université de Floride.
QUAND ? New York, années 80.
QUOI ? Philip, jeune New-Yorkais, décide de vivre ouvertement son homosexualité et révèle le secret à ses parents, Rose et Owen. Sur le point d'être expulsés, ces derniers traversent une dure période de remise en cause, d'autant plus rude que le père de Philip lutte lui-même depuis des années contre ses propres tendances homosexuelles...
ALORS ?  Culpabilité, renoncement, mensonge, famille, identité : David Leavitt balance tout dans un magnifique roman où la cellule familiale menacée (implosera, implosera pas ?) sert de théâtre aux destinées troubles d'américains moyens dépassés par leur vie et leurs aspirations  Sans jamais sacrifier la finesse du trait ni la subtilité des émotions, David Leavitt signe un récit maginfique où le romanesque et la critique sociale se nourrissent sans jamais s'affaiblir.  Sa perception de l'homosexualité témoigne elle aussi d'une grande acuité d'esprit : l'identité gay ne relève pas du tragique systématique ou de la marginalité, elle s'insère dans un contexte social plus large où tous, jeunes, vieux, riches, pauvres, homos ou hétéros, vivent et éprouvent les mêmes difficultés. Au final, un grand roman société mais aussi une belle exploration de l'intime. Bravo !

TIMING (Kang Full - Casterman)

QUI ? Kang Full, né en 1974 à Séoul, s'est fait connaître par ses BD en ligne. Gagnant de nombreux prix, il perce en France avec Appartement, thriller fantastique adapté au cinéma.
QUAND ? Corée du Sud aujourd'hui.
QUOI ? Cinq personnages dotés de pouvoirs extraordinaires mettent leurs talents en commun pour tenter d'empêcher une vague de suicides inexpliqués dans un lycée hanté.
ALORS ? Timing est-il un bon manwha ? Assurément ! Timing entraîne le lecteur dans un formidable suspense où fantastique, horreur et thriller font très bon ménage. Habile scénariste, Kang Full a crée des personnages aux pouvoirs certes extraordinaires mais limités (exemple Min-Hyuk, un travailleur en col blanc, qui a le don de faire revenir le temps 10 secondes en arrière), des super-héros du quotidien empêtrés dans leurs tourments existentiels (culpabilité, identité,...) à l'image de leurs collègues de la série Heroes. Kang Full s'amuse beaucoup de ces "petits" pouvoirs (la plupart liés au temps, d'où le titre) qu'il soumet à un scénario plein d'astuces et de rebondissements. Un bémol quand même : le dessin de Timing (naïf, voire simpliste) et son découpage "vertical" pourront agacer certains. En passant du web au papier, Kang Full n'a pas vraiment opéré la mue espérée et il reste un piètre dessinateur.

lundi 1 juin 2009

FRUIT AMER (Achmat Dangor - Mercure de France)

QUI ? Achmat Dangor, né en 1948, proche de Nelson Mandela, écrivain fermement engagé dans la société sud-africaine.
QUAND ? Afrique du Sud, vingt ans après l'Apartheid.
QUOI ? Il y a dix-neuf ans, le lieutenant Du Bois, de la police sud-africaine, a violé en prison une métisse, pratiquement sous les yeux de son mari militant anti-apartheid, Silas. De ce crime est né Mikey à qui on a toujours caché le secret de ses origines. Un jour, Silas croise Du Bois dans un centre commercial et le passé ressurgit soudain...
ALORS ?  Achmat Dangor (lui-même métis) est sans illusion : les souffrances du passé ne disparaissent jamais, elles se transmettent et dévorent aussi bien leurs auteurs que leurs victimes. Ce roman de l'après-apartheid ne dit rien d'autre : ses personnages dérivent lentement, prisonniers de leurs démons, dans ce qui ressemble à une véritable tragédie moderne. Excellent de bout en bout, Fruit amer s'impose comme un livre coup-de-poing que l'on repose chancelant et bouleversé. Outre le contenu social et humain, Dangor signe un superbe objet romanesque qui vous travaille au corps sans laisser de répit. Limpide, efficace, puissant : le plaisir de lecture est total. Chaudement recommandé...