lundi 16 novembre 2009

L'OMBRE DU VENT / LE JEU DE L'ANGE (Carlos Ruiz Zafon - Grasset / Robert Laffont)


QUI ? Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafon s'est d'abord fait connaître en Espagne par des romans jeunesse avant d'exploser avec L'ombre du vent. Vit aujourd'hui à Hollywood.
QUAND ? Barcelone en 1945 pour L'ombre..., les années 20 pour Le jeu de l'ange (dont l'action est antérieure à L'ombre du vent, petite précision utile).
QUOI ?  L'ombre du vent : Un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y " adopter " un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets " enterrés dans l'âme de la ville "... Le jeu de l'ange : David Martin, dix-sept ans, travaille au journal La Voz de la Industria. Son existence bascule un soir de crise au journal : il faut trouver de toute urgence un remplaçant au feuilletoniste dominical. et David est choisi. Son feuilleton rencontre un immense succès mais, épuisé, le jeune homme finit par renoncer. Puis arrive une offre extraordinaire : un éditeur parisien, Corelli, lui propose, moyennant cent mille francs, une fortune, de créer une texte fondateur, sorte de nouvelle Bible, « une histoire pour laquelle les hommes seraient capables de vivre et de mourir, de tuer et d être tués, d 'offrir leur âme »... A noter : les deux livres peuvent se lire séparément mais Ruiz Zafon a jeté des ponts entre eux : la fameuse librairie Sempere  figure dans Le jeu de l'ange, tout comme le fabuleux Cimetière des Livres Oubliés, au coeur des deux intrigues.


ALORS ? Paru en 2004 (eh oui, déjà 5 ans !) L'ombre du vent a marqué son temps : tout-à-coup, un jeune auteur espagnol inconnu réinventait le roman de genre dans une fresque picaresque qui empruntait tout aussi bien au policier qu'au fantastique, en passant par l'intrigue, le mystère et le roman-feuilleton. Des millions de lecteurs (dont nous sommes) ont succombé à la formule et plébiscité le talent de Ruiz Zafon à travers le monde. Placé sous le haut patronnage d'Alexandre Dumas, Dickens ou Conan Doyle, L'ombre...  témoignait d'une maîtrise narrative assez exceptionnelle . Le jeu de l'ange reprend nombre de ses ingrédients en accentuant l'aspect gothique : Ruiz Zafon nous donne sa propre version du mythe de Faust et ajoute au roman noir une dimension fantastique clairement affichée. Ruiz Zafon n'a rien perdu de son efficacité romanesque (Le jeu de l'ange ménage quelques scènes d'anthologie et de belles figures de roman, à commencer par la pétillante Isabella) mais l'irruption du surnaturel rompt l'unité du livre et rend la lecture parfois déconcertante, notamment lors du dénouement. Alors oui, forcément, on est un peu déçu : on sent bien que Ruiz Zafon a voulu élever son roman-feuilleton à un rang nouveau, celui de l'allégorie et du symbole mais peut-être l'univers de L'ombre du vent n'était pas le meilleur terrain pour tenter l'expérience. Lecture néanmoins recommandée, la valeur et l'intensité dramatique restent hors norme.

mercredi 28 octobre 2009

LE COEUR COUSU (Carole Martinez - Gallimard)


QUI ? Carole Martinez, née en 1966. C'est son premier roman.
QUAND ? Espagne fin XIXe siècle, sur les terres chaudes d'Andalousie.
QUOI ? Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre: le cœur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement... Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang...
ALORS ? Au coeur des romans, il y a des histoires, et au coeur des histoires on retrouve des légendes, des contes et toutes sortes de relations merveilleuses qui donnent leurs couleurs à l'imagination et au rêve. Sans doute C. Martinez s'est-elle rememorée cette filiation ancestrale lorsque est né son "coeur cousu". Ainsi le destin chaotique d'une tribu de femmes devient-il un véritable conte, une sorte de rêve éveillé où le réel et l'imaginaire tissent le fil d'un même monde. La séduction qu'exerce le livre vient en grande partie de cette atmosphère unique et envoûtante qui n'est pas sans rappeler le réalisme magique de quelques auteurs sud-américains. L'auteur a retrouvé la saveur particulière des grands récits originels que l'on transmettait jadis de bouche en bouche, de génération en génération. Le coeur cousu est une fable, une poésie, ou une prière, qui sait ? Dans tous les cas, il fascine durablement celui qui ose lire en lui.

lundi 5 octobre 2009

ENFANTS ETRANGES : Ian McEwan, Jack Clayton


J’ai beau essayer de me souvenir, je ne sais plus si Sa Majesté des Mouches est un bon bouquin. Je l’ai lu il y a longtemps et je me demande s’il ne souffrait pas d’un trop grand académisme. Mais ça peut-être pas tellement d’importance, le livre de Golding valait d’abord par son regard porté sur l’enfance, un point de vue quasi subversif qui violentait l’aura sacrée d’un âge réputé innocent et pur. La force et le malaise latent qui possèdent Le jardin de ciment (roman de Ian McEwan paru en 1978) et Chaque soir à neuf heures (film de Jack Clayton sorti en 1967) font écho à la régression sauvage des héros de Golding et il est troublant de constater les similitudes qui existent entre les deux oeuvres, l’une écrite, l’autre cinématographique. Dans Le jardin de ciment, quatre frères et soeurs dissimulent la mort de leurs parents pour ne pas être confiés à l’assistance publique. Entre eux naissent des relations troubles tandis que le cadavre de la mère entame sa décomposition à la cave… Même réclusion, même aveuglement dans Chaque soir… où sept enfants dissimulent la mort de leur mère pour éviter l’orphelinat. Tous les soirs, ils tiennent conseil auprès d’un mannequin d’osier portant les vêtements de leur mère dans ce qui ressemble à une sorte de culte macabre dont l’aînée, Diana, se fait la pythie fanatique… Ici, pas question d’île perdue, les enfants organisent leur claustration dans de vieilles maisons où ils dissimulent les cadavres et résistent au monde extérieur, en l’occurrence les adultes, indésirables au sein de ces nouvelles sociétés. Question : confrontés à la mort, ces enfants sont-ils le reflet et la caricature obscure des adultes ou laissent-ils éclater leur nature profonde, une innocence pervertie, interlope et trouble ? Ces mises en scène déroutent également par leurs emprunts aux contes de fées, notamment dans le film de Clayton où la maison familiale ressemble à un manoir où les enfants auraient pris le pouvoir. L’atmosphère fantastique qui auréole le film montre bien que les enfants sont d’une autre monde, ils appartiennent à l’autre côté du miroir, à un monde étranger aux adultes, dangereux et inconnu. Plus brut, davantage ancré dans le réalisme, Le Jardin… confronte les enfants à la solitude, au désespoir et à la transgression. La vie violente les enfants et eux-mêmes finissent par violenter ceux qui les entourent, adultes ou enfants. Il est question de pulsion de mort mais aussi de survie. On repense au final de La Nuit du Chasseur quand Lilian Gish dit à propos des enfants : "Que Dieu protège les enfants,  le vent souffle, la pluie est froide mais ils résistent (...) ils résistent et ils supportent"...

dimanche 4 octobre 2009

QUELQU'UN AVEC QUI COURIR ? (David Grossman - Seuil)


QUI ? David Grossman, auteur israélien, aussi à l'aise dans le journalisme que la fiction, pour adulte comme pour enfant.
QUAND ? Jérusalem, de nos jours.
QUOI ?Assaf, un garçon de seize ans, obtient un job d'été à la mairie de Jérusalem. Chargé de retrouver le maître d'un chien égaré, il va être entraîné dans une aventure initiatique dont Tamar, une adolescente mystérieusement disparue, est le centre...
ALORS ? Roman d'apprentissage mais aussi conte, fable moderne sur la jeunesse israélienne, le livre de Grossman séduit dès les premières pages : Assaf ressemble à s'y méprendre à un preux chevalier lancé aux trousses de sa dulcinée, dans un dédale (Jérusalem) peuplé de personnages hauts en couleurs. Grossman dépeint à merveille la naïveté et la sincérité de son jeune héros, sans mièvrerie ni complaisance. Le rythme est vif, le roman file à toute vitesse sans laisser au lecteur le temps de raccrocher. Du divertissement intelligent, sincère et, surtout, d'une rare justesse.

mardi 29 septembre 2009

La Bibliothèque de Scrib



dimanche 13 septembre 2009

DEUX ADAPTATIONS MONSTRES !


La littérature pour enfants est devenue un formidable vivier pour les scénaristes et auteurs d'Hollywood. La preuve une nouvelle fois avec Fantastic Mister Fox de Wes Anderson d'après le Fantastique Maître Renard de Roahl Dahl et Where The Wild Things Are de Spike Jonze d'après le fameux Max et les Maximonstres de Maurice Sendak. On regarde...






LA VERITE SUR L'AFFAIRE SAVOLTA (Eduardo Mendoza - Seuil)


QUI ? Eduardo Mendoza, géant de la littérature espagnole contemporaine.
QUAND ? Dans la Barcelone révolutionnaire des années 1917-1919.
QUOI ? Dans cette atmosphère insurrectionnelle, trois personnages, réchappés d'une série de meurtres, répondent aux questions des enquêteurs. Qui a assassiné en pleine nuit, au coin d'une ruelle obscure, le journaliste anarchiste Pajarito de Soto ? Pourquoi l'industriel Savolta a-t-il été tué au cours de la fête de la Saint-Sylvestre ? Et à la suite de quels faits Paul-André Leprince, dandy et trafiquant d'armes, a-t-il péri dans l'incendie de son usine ?
ALORS ? La Vérité... a marqué son temps : publié en 1975, il annonce l'éclosion d'une nouvelle génération d'auteurs espagnols qui, sans renier l'héritage classique du roman, innovent sur la forme et le ton. La Vérité... est ainsi exclusivement composé d'extraits de journaux intimes, de rapports de police, de notes et autres correspondances qui forment une sorte de gigantesque puzzle romanesque. Paradoxe : ce super-roman semble souvent vide, peut-être écrasé par la lourdeur du procédé. Depuis, Mendoza a largement corrigé le tir mais, déjà, il sacrifiait à son péché mignon : Barcelone, à la fois décor et interprète tourmentée de ce premier opus.

lundi 31 août 2009

APPARTEMENT 23 (Michel Alzéal - Les Enfants Rouges)

QUI ? Michel Alzéal est né en 1970 à ANtibes. Depuis 1999, il a publié plusieurs titres dont une série pour la jeunesse.
QUAND ? Aujourd'hui, quelque part en ville.
QUOI ? Un jeune homme vit cloîtré dans un appartement. Il attend un visiteur qui ne viendra peut-être jamais...
ALORS ? Sur un canevas relativement mince, Michel Alzéal signe une BD d'atmosphère faite de silences et d'émotions latentes. Mais à force de suggestions, d'ellipses et de regards "qui veulent dire", il perd le lecteur dans une longue plage d'ennui.  On ne doute pas de la sensibilité de l'auteur ni de sa sincérité mais il nous laisse à la porte de son travail...

110% (Tony Consiglio - çà et Là)

QUI ? Tony Consiglio, jeune auteur américain d'une trentaine d'années. A publié deux titres. Son site web : http://tony-consiglio.livejournal.com/
QUAND ? Années 90, dans ces eaux-là.
QUOI ? Repiquage du 4e de couv' de l'éditeur : "Trois femmes sont unies par une passion dévorante pour le boys-band 110%. Membres du FUPA110 (Fans Un Peu Agées de 110%), Sasha, Cathy, et Gerty échappent ainsi à leur quotidien un peu morose : les maris taciturnes, les enfants geignards et les collègues de travail sadiques. Complètement monomaniaques, elles sont prêtes à tout pour obtenir des photos inédites ou des fringues usagées de leurs idoles…Et elles n’hésitent pas à se battre avec des préados pour obtenir les meilleures places aux concerts du groupe."
ALORS ? J'adore l'Amérique lorsqu'elle brûle ses idoles et c'est précisément le sujet de 110% : des ménagères fanatiques sacrifie leur vie (et leur âme) sur l'autel de la surconsommation et de la médiatisation à outrance. Consiglio ne manque ni d'humour ni d'intelligence : entre deux éclats de rire, il glisse un message acéré et sans concession sur une société complètement déglinguée, gavée de bêtise et d'inculture. Le final résonne d'une gravité et d'une empathie insoupçonnées : si certaines finiront par ouvrir les yeux, d'autres succomberont au délire des idoles...

jeudi 20 août 2009

LA PETITE PISCINE AU FOND DE L'AQUARIUM (Jean-Noël Blanc - Joëlle Losfeld)

QUI ? Jean-Noël Blanc, né en 1945 à Saint-Etienne où il vit et travaille toujours en tant que sociologue. A également beaucoup écrit pour la jeunesse.
QUAND ? Présent indéterminé, en France.
QUOI ? La vie, les amours, les maux et surtout l'humour d'un curieux monsieur, directeur des achats dans une entreprise moyenne qu'un grand groupe " restructure ".
ALORS ? Jean-Noël a toute notre estime car il aime l'humour et il A de l'humour. On pourrait même le taxer d'écrivain humoristique si l'appellation n'était pas si ridicule. Qu'il brocarde le monde de l'entreprise ou, plus simplement, qu'il nous parle de sentiment, d'hédonisme ou du temps qu'il fait, il sait nous amuser et chatouiller délicieusement les zygomatiques. L'écriture de Jean-Noël Blanc célèbre les bons mots et les circonvolutions de l'esprit : au coeur du langage il y a le rire, l'esprit, le plaisir d'en jouer et de le partager avec les autres. Mais Jean-Noël Blanc n'oublie pas de toucher au coeur, La Petite piscine... n'est légère qu'en apparence, on y plonge aussi pour s'y émouvoir et retrouver le goût des choses. Rafraîchissant au possible ! 

lundi 3 août 2009

PARDON (Gail Jones - Mercure de France)

QUI ? Gail Jones, universitaire, écrivain australien très connu en Australie mais pas du tout chez nous.
QUAND ? Avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale, en Australie.
QUOI ?  Pendant la seconde guerre mondiale, mais loin des conflits qui déchirent la planète, grandit dans le bush australien une étrange petite fille, Perdita. Elle est née là, de parents anglais très mal assortis : le père, anthropologue, censé effectuer des recherches sur les Aborigènes est déçu que personne ne s’intéresse à son travail. Violent, brutal, il traite en esclaves ses domestiques — aborigènes, bien sûr — n’hésitant pas à violer les très jeunes femmes à son service. Stella, la mère, dépressive, instable, n’existe qu’à travers la lecture de Shakespeare et ne parle pratiquement que par citations de ses pièces. Perdita, livrée à elle-même, ne trouve amour et réconfort qu’auprès des tribus aborigènes qui lui font découvrir la nature, les animaux, les saisons. Surtout, il y a Mary, une jeune indigène plus éduquée car venue d’un couvent anglais de la ville voisine, pour s’occuper de la petite fille.  Une sorte de bonheur pourrait alors s’installer — mais survient le drame : le père de Perdita est retrouvé assassiné chez lui. Qui l’a tué ? Perdita doit le savoir, car elle était présente. Mais qu’a-t-elle réellement vu, réellement compris ?
ALORS ? En plaçant son livre sous la tutelle quasi permanente de Shakespeare (les citations du dramaturge ponctuent le roman du début à la fin), Gail Jones a puisé à la source du drame et de la tragédie pour décrire la pathétique mais magnifique destinée de Perdita, son héroïne. L'univers de la fillette est en proie au déchaînement : un meurtre sanglant se joue sous ses yeux, une tempête furieuse ravage le bush tandis que le chaos des bombes frappe l'Australie. Dans ce monde affligé, Perdita n'a de cesse de chercher la vérité et d'affronter son trouble intérieur : de la faute au pardon,  des ténèbres à la lumière, la fillette lutte pour sa rédemption dans une aventure riche de larmes, de douleur mais aussi de sentiments et d'amour. Gail Jones signe là un puissant mélodrame aux passions contrastées, à la fois pur divertissement et réflexion précieuse sur l'identité, la culpabilité et la rédemption. Grande réussite au final !

samedi 1 août 2009

NEGRINHA (Jean-Christophe Camus, Olivier Tallec - Gallimard)

QUI ? Jean-Christophe Camus, scénariste, est né en 1962 d'une mère brésilienne et d'un père français (Negrinha est d'ailleurs largement inspiré de son histoire familiale) ; Olivier Tallec, dessinateur, est surtout connu pour son travail en littérature jeunesse.
QUAND ? 1953, Brésil, Rio de Janeiro.
QUOI ? Maria, 13 ans, est une jeune Brésilienne à la peau claire. Elle vit à Copacabana, dans une résidence plutôt chic, et fréquente à l’école des gamines privilégiées. L’adolescente grandit entourée de l’affection de sa mère, débordante de fierté à la vue de sa fille si bien intégrée à la bourgeoisie de Rio. Pour elle qui a la peau foncée, vient d’une favela et entretient sa progéniture à la sueur de son front (en travaillant comme femme de ménage), c’est une belle revanche sociale…
ALORS ? Parfois, une BD vaut mieux qu'un long discours, c'est ce qu'on se dit en lisant Negrinha, récit modeste mais touchant d'une enfance placée sous le signe de la différence (sociale et raciale). Le trait doux et poétique de Olivier Tallec donne presque une allure de fable à cette histoire délicate aux couleurs pastel. Une BD au charme instantané, mélange d'insouciance et de gravité.

PALMITO D'EVIAN (Catherine Soullard - Calmann-Levy)

QUI ? Catherine Soullard, ancienne productrice à France Culture, critique de cinéma.
QUAND ? De nos jours, dans une maison de retraite.
QUOI ? Récit d'une relation mère-fille rendue impossible par la maladie. La fille raconte la lente dégradation de l'état de santé de sa mère, victime d'un accident vasculaire cérébral.
ALORS ? Très court, aussi tendu qu'incisif, Palmito d'Evian est une somme décousue d'anecdotes, d'impressions et d'instantanés que la narratrice laisse échapper au fil d'un monologue poignant. Il y a le récit de la décrépitude, l'avancée inexorable de la maladie mais aussi l'amour forcené d'une fille pour sa mère, envers et contre tout. Le texte se lit d'une traite, on en ressort secoué mais aussi étrangement serein.

mardi 30 juin 2009

BIENTÔT LA SUITE DE L'OMBRE DU VENT !

Voilà déjà un an, Carlos Ruiz Zafon donnait un petit frère à sa superbe Ombre du Vent. Le 20 août, Robert Laffont publie enfin Le Jeu de l'Ange et récompense une attente interminable ! Pour vous mettre l'eau à la bouche, voici la bande-annonce présentée à l'occasion de la sortie espagnole : 

mardi 16 juin 2009

CONTES & LEGENDES DU TARN (Olivier de Robert - De Borée)

QUI ? Olivier de Robert, conteur, comédien, auteur et... ariégeois (comme moi !).
QUAND ? En des temps immémoriaux...
QUOI ? Contes, galéjades et autres histoires du patrimoine local.
ALORS ? Vous ne connaissez pas le Tarn ? Peu importe, ce livre est fait pour vous ! Les histoires au coin du feu vous font bailler ? Très bien, Olivier de Robert va vous réveiller ! Car derrière les contes et leur sarabandes de fantômes, monstres et seigneurs dévoyés, il y a un conteur et Olivier de Robert s'affirme en tant que tel : il n'hésite pas à se mettre en scène pour mieux narrer ses péripéties de "chercheur d'histoires" et ses déambulations, pleines de poésie et d'humour, régalent nos papilles. Très bonne surprise !

lundi 15 juin 2009

LE REVEIL DU ZELPHIRE tome 1 (Karim Friha - Gallimard)

QUI ? Karim Friha, jeune dessinateur tout nouveau tout beau, né en 1980 et habitué de la BD jeunesse (Bali, Astrid la petite vandale,...).
QUAND ? XIXe siècle à la Jules Verne, fortement matiné de fantastique et de science-fiction. On appelle ça un univers "steampunk".
QUOI ? À Algarante, capitale de la République de Béremhilt, des enfants traumatisés développent d'étranges pouvoirs. On les surnomme les « Zelphires »
ALORS ? Petit calcul : si Karim Friha est né en 1980, il a donc aujourd'hui 29 ans. Vu son âge, on devine qu'il a été bercé au doux son des comics et des mangas, on imagine que Tim Burton (encore et toujours Tim Burton !) a dû lui en mettre plein les mirettes et on ne doute pas une seconde que la lecture assidue de Jules Verne et Charles Dickens soit à la source de quelque traumatisme profond. Bref, Karim Friha est un pur produit de son époque, d'ailleurs il ne s'en cache pas et revendique sans fard ses nombreuses influences. Mais est-ce que cela suffit à faire une BD ? Oh que oui ! Friha peut être fier de ses Zelphires et de cet album en tout point parfait : de l'action, du mystère, de l'aventure et un charme unique qui répand ses éffluves jusqu'à la dernière case. Excellent, on en redemande !

LES ROSIERS DU SILENCE (Anson Cameron - Actes Sud)

QUI ? Anson Cameron, auteur australien renommé né en 1961, copieusement ignoré chez nous !
QUAND ? Aujourd'hui, en Australie.
QUOI ? Les Rosiers du Silence s’ouvre par une scène d’anthologie : l’évaporation d’une ville minière dans le désert australien (ou plutôt son enlèvement littéral par une horde de semi-remorques) jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Enfin, presque plus rien : l’église, bâtie en dur, n’est pas détruite tandis qu’un misérable préfabriqué semble encore défier l’inéluctable. Car le terrain sur lequel est construite Hannah (c’est le nom de la ville) appartient à BBK, un consortium minier qui après avoir épuisé les ressources du sol, se voit obligé de rendre la terre au aborigènes s’il veut obtenir de nouveaux contrats. Dans le préfabriqué, une vieille femme, Belle, s’entête. Elle ne veut pas partir et continue à soigner ses rosiers où elle a enfoui les cendres de son mari et de sa fille. BBK va tout faire pour lui faire quitter les lieux, à commencer par solliciter l’intervention de son fils, un riche agent immobilier revenu de tout…
ALORS ? Pourquoi un roman nous émeut-il plus qu'un autre ? Peut-être parce qu'il sait mieux capter les fêlures qui dorment en nous. Que dire alors de l'histoire de Belle ? Sa résitsance, touchante et naïve, illustre les ruptures d'un pays entier, une nation divisée qui n'arrête pas de se chercher dans un long mouvement douloureux. L'Australie gigantesque et brûlante y apparaît fissurée et fragile : les générations se heurtent, les sociétés et les cultures aussi. Cameron réussit un texte émouvant et fort, où la question de l'identité ébranle les personnages et les convictions. Superbe !

dimanche 14 juin 2009

UN CHOEUR D'ENFANTS MAUDITS (Tom Piccirilli - Gallimard Folio SF)

QUI ? Né en 1965 à New York, Tom Piccirilli est l'auteur d'une douzaine de romans d'horreur. Il a été lauréat du Bram Stoker Award.
QUAND ? Aujourd'hui, dans une Amérique très, très profonde...
QUOI ? A Kingdom Come, bourgade du sud des Etats-Unis, la vie suit son cours, paisible. Thomas, unique entrepreneur de la ville, doit s'occuper de ses trois frères, reliés par les os du crâne, contraints de partager le même énorme cerveau. Mais d'étranges fantômes sortis du bayou - ou de son imagination - viennent le hanter.
ALORS ? Quel beau titre que ce "choeur d'enfants maudits", ne trouvez-vous pas !? Quel beau et grand livre également ! Enfin, "beau" n'est peut-être pas le terme approprié, le livre regorge d'aberrations de la nature et de monstres dantesques, qu'ils aient visage humain ou figure grotesque. Piccirilli entraîne ses lecteurs dans un train fantôme, entre Freaks, La Caravane de l'étrange, Delivrance, Twin Peaks et Tim Burton dans ses instants les plus sombres. On plonge, fasciné, dans un monde dégénéré (le comté de Pots et la ville de Kingdom Come, dans le Sud profond des Etats-Unis) où les sorcières et les morts côtoient toujours les vivants, au milieu de ploucs dégénérés et d'illuminés religieux de tout poil. Conte gothique sous acide, ce "choeur" morbide vibre d'une pulsation irrésistible, quasi hypnotique. L'horreur  selon Piccirilli est un spectacle qui fascine et bouleverse, elle est au coeur de la vie et nous en faisons partie. Bienvenue dans un monde de fous et de monstres mais attention : le choeur des enfants maudits ensorcelle ceux qui l'écoutent...

CE QUI PEUT ARRIVER DE MIEUX A UN CROISSANT (Pablo Tusset - Michalon)

QUI ? Pablo Tusset, né à Barcelone en 1965, est programmateur informatique. Il a obtenu le prix Tigre Juan (prix du premier roman en Espagne).

QUAND ? Barcelone aujourd'hui. Rien que pour ça, on a envie de lire le bouquin !
QUOI ? Pablo, trentenaire déconneur, fainéant, brebis galeuse d’une famille richissime, consacre sa vie à la philosophie sur Internet.
Jusqu’à ce que la disparition de son frère vienne chambouler ses plans joints-vodka
ALORS ? Il est gros, paresseux, il boit, se drogue et aime par dessus tout faire de l'esprit. "Il", c'est Pablo, rejeton hédoniste d'une richissime famille barcelonaise, obligé de s'improviser détective suite à la mystérieuse disparition de son frère. Et Pablo porte entièrement le livre sur ses (larges) épaules : Javier Tusset a crée avec lui un incroyable personnage, une sorte d'ogre génial à l'humour acéré et aux moeurs hilarantes. Pensées, dialogues, humeurs, Tusset cisèle les mots de son anti-héros dans un allègre mélange de Michel Audiard et Chuck Palahniuk, rien de moins. Mais, peut-être grisé par tant d'aisance, Tusset en oublie son sujet et délivre une conclusion aussi curieuse que ratée. A découvrir malgré tout, la plume de Tusset a quelque chose de si jouissif qu'il serait dommage de passer à côté. (En bonus, le générique de l'adaptation cinématographique).


UNE SAISON PARISIENNE (M. Giralt Torrente - Balland)


QUI ? Marcos Giralt Torrente est né à Madrid en 1968. Auteur, critique littéraire et collaborateur à El País, il a été couronné par la critique pour Une saison parisienne, pour lequel il a obtenu le prix Herralde. Il est licencié en philosophie.
QUAND ? L'Espagne franquiste, bien après la guerre civile.
QUOI ? Son père était-il un escroc, un trafiquant ? Sinon pourquoi la police est-elle venue l'arrêter un soir chez lui en plein dîner ? Le narrateur se penche sur son enfance et tente d'élucider le mystère de ce père fuyant. Car la mère se tait, veut à tout prix sauver la face et conserver un secret dont seule la violence de la révélation finale permettra de comprendre le poids. Derrière cette atmosphère asphyxiante, se dessine le portrait d'une Espagne franquiste minée par les non-dits, les compromissions et la lâcheté.
ALORS ? Attention ! Le résumé ci-dessus (fourni par l’éditeur) peut prêter à confusion : Une saison... n’a rien d’un trépidant suspense ou d’une intrigue échevelée, bien au contraire ! M. Giralt Torrente a d’abord écrit un roman sur le souvenir et la mémoire : le narrateur revisite son enfance et tente de démêler l’inextricable faisceau des impressions et sentiments laissés derrière lui. Tout le livre repose sur la minutie avec laquelle il reconstitue le puzzle incertain de sa vie passée, en de longues monologues intérieurs qui évoquent évidemment Marcel Proust. Grande et belle oeuvre littéraire, Une saison... déroute aussi par ses méandres, ses images arrêtées passées mille fois en boucle dans l’esprit du narrateur. On peut s’y perdre ou se fatiguer, à moins d’une véritable persévérance. Essayez donc pour voir...

dimanche 7 juin 2009

LE LANGAGE PERDU DES GRUES (David Leavitt - Denoël)

QUI ? David Leavitt, écrivain américain né en 1961. Enseigne aujourd'hui la littérature à l'Université de Floride.
QUAND ? New York, années 80.
QUOI ? Philip, jeune New-Yorkais, décide de vivre ouvertement son homosexualité et révèle le secret à ses parents, Rose et Owen. Sur le point d'être expulsés, ces derniers traversent une dure période de remise en cause, d'autant plus rude que le père de Philip lutte lui-même depuis des années contre ses propres tendances homosexuelles...
ALORS ?  Culpabilité, renoncement, mensonge, famille, identité : David Leavitt balance tout dans un magnifique roman où la cellule familiale menacée (implosera, implosera pas ?) sert de théâtre aux destinées troubles d'américains moyens dépassés par leur vie et leurs aspirations  Sans jamais sacrifier la finesse du trait ni la subtilité des émotions, David Leavitt signe un récit maginfique où le romanesque et la critique sociale se nourrissent sans jamais s'affaiblir.  Sa perception de l'homosexualité témoigne elle aussi d'une grande acuité d'esprit : l'identité gay ne relève pas du tragique systématique ou de la marginalité, elle s'insère dans un contexte social plus large où tous, jeunes, vieux, riches, pauvres, homos ou hétéros, vivent et éprouvent les mêmes difficultés. Au final, un grand roman société mais aussi une belle exploration de l'intime. Bravo !

TIMING (Kang Full - Casterman)

QUI ? Kang Full, né en 1974 à Séoul, s'est fait connaître par ses BD en ligne. Gagnant de nombreux prix, il perce en France avec Appartement, thriller fantastique adapté au cinéma.
QUAND ? Corée du Sud aujourd'hui.
QUOI ? Cinq personnages dotés de pouvoirs extraordinaires mettent leurs talents en commun pour tenter d'empêcher une vague de suicides inexpliqués dans un lycée hanté.
ALORS ? Timing est-il un bon manwha ? Assurément ! Timing entraîne le lecteur dans un formidable suspense où fantastique, horreur et thriller font très bon ménage. Habile scénariste, Kang Full a crée des personnages aux pouvoirs certes extraordinaires mais limités (exemple Min-Hyuk, un travailleur en col blanc, qui a le don de faire revenir le temps 10 secondes en arrière), des super-héros du quotidien empêtrés dans leurs tourments existentiels (culpabilité, identité,...) à l'image de leurs collègues de la série Heroes. Kang Full s'amuse beaucoup de ces "petits" pouvoirs (la plupart liés au temps, d'où le titre) qu'il soumet à un scénario plein d'astuces et de rebondissements. Un bémol quand même : le dessin de Timing (naïf, voire simpliste) et son découpage "vertical" pourront agacer certains. En passant du web au papier, Kang Full n'a pas vraiment opéré la mue espérée et il reste un piètre dessinateur.

lundi 1 juin 2009

FRUIT AMER (Achmat Dangor - Mercure de France)

QUI ? Achmat Dangor, né en 1948, proche de Nelson Mandela, écrivain fermement engagé dans la société sud-africaine.
QUAND ? Afrique du Sud, vingt ans après l'Apartheid.
QUOI ? Il y a dix-neuf ans, le lieutenant Du Bois, de la police sud-africaine, a violé en prison une métisse, pratiquement sous les yeux de son mari militant anti-apartheid, Silas. De ce crime est né Mikey à qui on a toujours caché le secret de ses origines. Un jour, Silas croise Du Bois dans un centre commercial et le passé ressurgit soudain...
ALORS ?  Achmat Dangor (lui-même métis) est sans illusion : les souffrances du passé ne disparaissent jamais, elles se transmettent et dévorent aussi bien leurs auteurs que leurs victimes. Ce roman de l'après-apartheid ne dit rien d'autre : ses personnages dérivent lentement, prisonniers de leurs démons, dans ce qui ressemble à une véritable tragédie moderne. Excellent de bout en bout, Fruit amer s'impose comme un livre coup-de-poing que l'on repose chancelant et bouleversé. Outre le contenu social et humain, Dangor signe un superbe objet romanesque qui vous travaille au corps sans laisser de répit. Limpide, efficace, puissant : le plaisir de lecture est total. Chaudement recommandé...

LE BISON DE LA NUIT (Guillermo Arriaga - Phébus)

QUI ? Guillermo Arriaga, hérault de la littérature contemporaine mexicaine mais aussi brillant scénariste (21 grammes, Trois enterrements,...) et metteur en scène (Loin de la terre brûlée).
QUAND ? Mexico aujourd'hui, jungle urbaine loin des clichés généralement colportés sur le Mexique.
QUOI ? Jeunesse perdue. Ils sont trois, trois jeunes d'à peine vingt ans perdus dans une obscure mégalopole mexicaine. Le meneur du groupe, Gregorio, était un ange noir dévoré par la folie. Il s'est suicidé et laisse ainsi Manuel et Tania (ses amis, ses victimes, ses disciples) plongés dans le chaos d'une existence angoissée...
ALORS ? Le bison de la nuit est un grand roman d'atmosphère (noir, très noir), une sorte de Jules et Jim post-mortem nerveux et angoissé, en phase avec les tourments d'une génération en déroute. Arriaga manie un style efficace et simple, quasi cinématographique (ce qui bien sûr n'est pas un hasard vu son pedigree) où Mexico la noire sert de décor trouble aux sursauts d'êtres vénimeux, fascinés par le vide, la culpabilité et la rédemption impossible. Arriaga séduit par la force viscérale de son écriture, quasi palpable. C'est un écrivain sensible qui cherche sans cesse les limites et donne à voir un monde de sentiments exacerbés et destructeurs. Dans tous les cas, il s'agit d'un excellent auteur !

lundi 25 mai 2009

AMBIGUITES (Elliot Perlman - 10-18)

QUI ? Elliot Perlman, écrivain australien, ex-avocat et auteur brillant. On lui doit notamment Trois dollars, adapté sur le grand écran.
QUAND ? L'Australie aujourd'hui...
QUOI ?
Un homme toujours amoureux de la femme qu'il aime, dix ans après leur rupture, enlève le petit garçon de la jeune femme à la sortie de l'école. Cataclysme ! Sept personnages, tous impliqués dans l'événement, expliquent qui ils sont et tentent de comprendre ce geste fou.
ALORS ? Sept personnages ? Oui, ils sont sept et Elliot Perlman les convoquent tour à tour dans une saisissante fresque de société où la liquidation des valeurs (morales, financières, éthiques, politiques...) broient les êtres et les âmes sans rien leur épargner. La chute ou, au contraire, la rédemption de chacun est décrite avec une maestria évidente : sur plus de 800 pages, Perlman élabore une comédie humaine subtile et nuancée où chaque personnage dévoile un univers profond, riche d'émotions et de sentiments. Son observation de la société australienne actuelle fait écho à l'érosion de nos sociétés occidentales dans leur entier : l'humain disparaît et tous (prostitué, cadre supérieur, psy, femme au foyer,...) tentent de se raccrocher au peu qu'il reste dans un effort pathétique. L'énormité du livre ne doit pas décourager : lire Ambiguïtés, c'est un peu comme lire sept romans à la fois, il faut donc un peu d'endurance mais le jeu en vaut la chandelle.

LE GARCON DANS LA LUNE (Kate O'Riordan - Joëlle Losfeld)

QUI ? Kate O'Riordan, écrivain irlandais particulièrement attachante. Elle a participé en 2001 au projet Finbar's Hotel aux côtés d'autres auteurs irlandais tels que Joseph O'Connor, Roddy Doyle,...
QUAND ? De nos jours, dans l'Irlande profonde.
QUOI ? En pleine crise conjugale, un jeune couple perd son unique enfant dans des circonstances tragiques. Julia et Brian se séparent mais Julia décide d'aller vivre en Irlande chez son beau-père, un homme tyrannique. En lisant des carnets dérobés, rédigés par la mère de Brian depuis décédée, elle ressuscite le secret qui étouffe les membres de la famille...
ALORS ? Autour du thème douloureux de la perte d'un enfant, Kate O'Riordan signe un récit sensible qui explore les traumatismes familiaux et leur reproduction absurde. Sur fond d'Irlande farouche et de nature sauvage, elle met en scène la confrontation muette mais intense de deux mondes, de deux douleurs, entre une jeune mère meurtrie et un patriarche tanné par les vents froids d'Irlande. Un beau moment de lecture, sans véritable surprise mais on sent de l'émotion chez K. O'Riordan et cette authenticité fait oublier les conventions et la linéarité du récit.

TERREUR (Dan Simmons - Robert Laffont)

QUI ? Dan Simmons, dieu vivant de la science-fiction mondiale (Hyperion, c'est lui) qui se plaît parfois à changer de registre.
QUAND ? Milieu du XIXe siècle, dans les splendeurs glacées de l'Arctique.
QUOI ? Deux navires de la Marine royale anglaise et leurs cent vingt-neuf hommes d’équipage, commandés par Sir John Franklin et son second, le capitaine Francis Crozier, s’engagent dans les eaux de l’Arctique afin de découvrir le mythique passage du Nord-Ouest qui assurerait à l’Empire britannique une domination totale des mers. Bientôt, le piège se referme sur eux et voilà les deux navires prisonniers des glaces...
ALORS ? Terreur s’inspire d’une histoire vraie aux allures d'épopée tragique comme le XIXe siècle en a souvent livré. Les grands récits d'exploration et de voyage ont toujours excité l'imagination et Dan Simmons a bien compris le parti qu'il pouvait tirer de pareille histoire : il a parfaitement su saisir et restituer l’atmosphère de l’époque, il suffit pour cela de voir avec quel luxe de détails il décrit la Royal Navy, ses vaisseaux et ses intrépides explorateurs. Dès les premières lignes, on est conquis par le souffle vibrant qui porte le récit, au point de ne faire qu’un avec les membres d’équipage piégée par les glaces. Dan Simmons dirige d’une main de maître cette équipée terrible aux allures de véritable superproduction littéraire : personnages forts et solidement campés, décors grandioses, péripéties et rebondissements parfaitement rythmés, on reste admiratif devant la parfaite mécanique du livre.  Simmons a eu de plus la bonne idée de lancer aux trousses de ses protagonistes un monstre fantastique aussi meurtrier qu’insaisissable, issue de la mythologie Inuit. L’aventure des glaces s’abîme alors dans l’angoisse et l’horreur, ponctuée par les attaques répétées de la créature, un peu comme si Jules Verne recontrait The Thing et John Carpenter ! Impressionnant !  Les morceaux de bravoure sont légions mais on retientdra notamment le bal masqué vénitien au beau milieu des glaces, ouvertement inspiré du Masque de la Mort Rouge de Poe. La banquise se teinte soudain de couleurs gothiques et baroques et Simmons de donner dans la démesure. Terreur est un roman à grand spectacle mais aussi une incroyable aventure aux confins de l’homme et des éléments, à la frontière du mythe et des légendes. Vous n’en ressortirez pas indemne…

dimanche 24 mai 2009

LA ROUTE (Cormac McCarthy - L'Olivier)

QUI ? Cormac McCarthy, l'un des géants de la littérature américaine contemporaine (et je pèse mes mots.
QUAND ? Futur plus ou moins proche, dans un monde dévasté et anéanti.
QUOI ? L'errance d'un père et de son fils, leur lutte pour la survie.
ALORS ? Il y a eu Ravages, Je suis une légende, et tant d'autres, il y aura désormais La Route. La critique traditionnelle n'apprécierait peut-être pas cette filiation sur les terres de l'anticipation (Mac Carthy n'est pas un auteur de SF, bien sûr) mais l'apocalypse décrite dans le livre est bien à classer dans les fins du monde littéraires parmi les plus frappantes. Quand la civilisation disparaît, quand le "mal" l'emporte, que reste t-il de l'humain ? Mac Carthy décrit des charniers, des sectes cannibales, un univers débarassé de Dieu et soumis à l'entière destruction. Le contrepoint offert par les protagonistes (un père et son fils, seuls et désespérés) donne lieu à de poignantes scènes où les dernières parcelles d'humanité menacent sans cesse de céder (va t-on devoir tuer ? va t-on devoir manger des hommes ? pouvons-nous en sauver certains ?). L'amour entre le père et le fils (magnifique) sert d'ultime digue à la barbarie. Au fil de pages arides et tendues, Mac Carthy livre un récit quasi primitif où la question de l'existence tient lieu de suspense terrifiant. Incontournable ! Pour vous donner une idée, voici la bande-annonce de l'adaptation ciné, plutôt alléchante tant elle rappelle l'ambiance du livre : 






L'ETREINTE DU POISSON (Jim Crace - Rivages)

QUI ? Jim Crace auteur anglais croulant sous les prix et récompenses, curieusement ignoré chez lui et adulé aux Etats-Unis (et bientôt en France ?).
QUAND ? De nos jours...
QUOI ? Parmi les dunes, en bord de mer, un couple de zoologistes marins cherchent la paix d'une promenade mais... c'est la mort qui les surprend sous la forme d'une agression sauvage. Personne ne sait qu'ils sont là, leurs corps abandonnés sont livrés à la nature...
ALORS ? Tel un médecin légiste, Jim Crace raconte l'histoire des vivants à travers les morts et plus précisement grace à leurs cadavres. Tandis que les corps de ses protagonistes entament leur lente décomposition, l'auteur retrace la vie d'un homme et d'une femme par flashback successifs dans un fascinant mouvement de balancier. A l'érosion des corps sans vie répondent les fissures du couple et la lente dégradation des corps, saisis par la vieillesse lancinante. Deux mondes s'effondrent, celui des chairs et celui de l'esprit, happés par le cycle inexorable de la vie (et, donc, de la mort). Impressionnant, il n'y a pas vraiment d'autre mot pour qualifier ce livre dont une bonne moitié repose essentiellement sur la description précise de cadavres en pleine décomposition. Mais pas question ici de voyeurisme ou de morbide : L'étreinte du... s'affranchit des tabous et des hypocrisies pour célébrer sur un même plan la vie, l'amour, la mort, sous toutes leurs formes, y compris les plus crus. Au final,  il s'impose comme un roman sublime, entre élégie et oraison funèbre, pour ce qui reste une expérience de lecture unique.

lundi 20 avril 2009

GIRLS (Jonathan et Joshua Luna - Delcourt / 4 vol.)

QUI ? Jonathan et Joshua Luna, deux frères déjà remarqués pour leur première création Ultra, également publié chez Delcourt.
QUAND ? Aujourd'hui, Etats-Unis d'Amérique.
QUOI ? Venus de l'espace, des extra-terrestres s'en prennent aux habitants d'une paisible bourgade américaine et plus précisément... aux femmes, copieusement massacrées. Précisons que les "extra-terrrestres" en question ont l'apparence de jeunes filles au corps parfait et pondent des oeufs après s'être accouplées avec les humains de sexe mâle rencontrés sur le chemin...
ALORS ? Girls est une BD d'horreur, pas de doute là-dessus : le périple de ses héros, harcelés par la meute des envahisseurs, évoque aussi bien Zombies que L'invasion des profanateurs avec ce qu'il faut de dérapages gores et de poussées d'adrénaline sévères. Sur ce point, les frères Luna excellent et leur survival horror de papier se montre plus que convainquant. Le scénario exploite à fonds l'épaisseur psychologique des personnages et le tableau des rivalités parmi les survivants s'avère à lui seul une odyssée horrifique. Comment souvent, l'horreur se contemple aussi bien chez les gens "normaux" que chez les monstres patentés et ça, les frères Luna l'ont bien compris. Mais Girls tire son épingle du jeu par sa relecture littérale de la guerre des sexes : les femelles extra-terrestres massacrent les femmes ; les femmes agressent les hommes ; les hommes trahissent leurs femmes ;... L'idée est un peu casse-gueule (voir le "spermato", les attaques de femmes nues, aussi déconcertantes la première fois pour les protagonistes que pour le lecteur...) mais il y a pas mal d'intelligence dans la façon dont les frères Luna décrivent les rapports homme/femme et jouent avec les fantasmes masculins. A lire, donc.

vendredi 17 avril 2009

L'AIR D'UN CRIME (Juan Benet - 10-18)

QUI ? Juan Benet, l'un des plus grands auteurs espagnols de l'après-guerre. De nombreuses bios circulent sur le Net.
QUAND ? Années 50-60, à Region, province imaginaire située quelque part dans le Nord de l'Espagne.
QUOI ?  La découverte du cadavre d'un blond inconnu sur la place du village de  Bocentellas sème le trouble dans la petite communauté...
ALORS ? Dans L’air d’un crime, il y a bien un crime, une enquête (menée par le capitaine Medina), des personnages troubles (passeurs, hommes de main, déserteurs, mères maquerelles,…) mais tout cela n’ a que “l’air” d’un crime et le livre de Benet n’a en fait rien d’un roman policier !  Au fait, saviez-vous que, tout en menant sa carrière littéraire, Juan Benet avait continué d’exercer le métier... d'ingénieur des Ponts et Chaussées !? Quel rapport avec ce qui nous préoccupe (me direz-vous) ? En fait, Benet a crée un espace imaginaire où il situe l’action de son livre, une sorte de contrée isolée et perdue nommée Region, symbole d’une Espagne à l’interminable agonie après le désastre de la guerre civile. Entre villes minières abandonnées, forteresses inutiles (très fortes réminiscences du Désert des Tartares…) et montagnes décharnées, le lecteur découvre un monde à la cartographie minutieuse, presque un purgatoire où tous les protagonistes de Benet semblent purger de très longues peines. Au parfum de ruine de Region s'ajoute une atmosphère inimitable faîte de pittoresque trivial et de métaphysique trouble. L’intrigue demeure la plupart du temps incompréhensible mais le charme opère. Benet écrit avec froidure mais brillance : les mots sont pesés avec minutie, les phrases se déploient dans de longues construction alambiquées qui envoûtent. Pas facile de pénétrer sur les terres de Region mais une fois qu'on y a mis les pieds, difficile de s'en retourner...

AYA CONSEILLERE CULINAIRE (Saburô Ishikawa - Bamboo)

QUI ? Saburô Ishikawa, que l'on suppose fin gourmet et gastronome à défaut d'avoir une quelconque information sur lui.
QUAND ? De nos jours, au Japon.
QUOI ? Vous avez déjà mangé japonais ?
ALORS ? Nos amis nippons sont les seuls capables au monde de produire de la BD sur les sujets les plus improbables. Nouvel exemple avec l'incroyable Aya qui met en scène les tribulations humoristico-culinaires de Aya, chargée de traquer les mauvais cuisiniers ou, au contraire, de secourir les restaurants en difficulté pour le compte d'une entreprise dédiée au (bon) exercice de la cuisine (!) Impensable sous nos latitudes, ce scénario digne d'un jeu de Nintendo DS (la comparaison n'est pas fortuite, voir l'ineffable Cooking Mama...) suffit à remplir les 223 pages de chacun des 5 volumes que compte la série ! Le ton, burlesque ou dramatique sans nuance, relève typiquement du manga sauf que nous avons bien à faire ici à la catégorie des ovnis hallucinants capables de plonger les critiques les plus avertis dans les abimes de la folie. Car, que peut-on penser d'une BD où l'héroïne s'écrit, page . Monstruosité ou génie ? Au fait, détail qui tue : de véritables recettes de cuisine illustrées entrecoupent les chapitres !

LES DERNIERS LOUPS : Francisco Sabaté, Julio Llamazares

C'est un épisode méconnu de l'histoire espagnole mais la lutte anti-franquiste s'est prolongée en Espagne bien après l'écrasante victoire des troupes nationales. Jusqu'au milieu des années 50, des poches de résistance ont subsisté un peu partout dans le pays ; des maquis constitués de poignées d'hommes déterminées se sont jurés de continuer la lutte et de ne jamais accepter le pouvoir de Franco. Présentés comme des terroristes ou des criminels de droit commun par la propagande du régime, ils ont mené une lutte désespéré et souvent fatale contre un ennemi omnipotent qui n'a eu de cesse de traquer cette "résistance" aussi courageuse qu'improbable. Des figures se sont distinguées dans ce combat dont celle de Francisco Sabaté, dit "El Quico", figure quasi légendaire du mouvement anarcho-syndicaliste. Antonio Téllez Sola (lui-même d'obédience anarchiste et ex-guerillero) lui a consacré un livre passionnant qui relate ses années de clandestinité et de lutte, entre 1945 et 1960. Attention, si l'intérêt historique est indéniable, Sabaté, guérilla urbaine en Espagne (Editions Repères-Silena) est à prendre avec des pincettes : fasciné par son sujet, Téllez Sola s'est défait de toute objectivité, ses élans hagiographiques prêtent parfois à sourire et on devine (forcément) que Sabaté n'était sans doute pas le magnifique brigand anti-fasciste, sans peur et sans reproche qu'il décrit. Mais passons, Sabaté se lit comme un formidable thriller politico-policier sur fond d'Espagne tétanisée par l'ogre franquiste. Tandis que police, guardia civil et armée multiplient exécutions sommaires, rafles et tortures pour erradiquer cette résistance intérieure, Sabaté et ses amis posent des bombes, braquent des banques, distribuent des tracts, exécutent des traîtres à la cause et tentent par tous les moyens d'instaurer "un climat insurrectionnel". Mais l'énergie conjuguée del Quico  et de son biographe ne suffisent pas à renverser l'histoire et la fougue des débuts (où l'on croit encore que Franco peut être renversé) cède progressivement la place à une sorte de course éperdue vers la mort : les camarades finissent tous par tomber, les politiques en exil lâchent ou renient la lutte et, surtout, la terrible évidence se fait jour : rien ni personne ne peut abattre un régime appelé à durer (sinon la maladie, comme ce sera effectivement le cas vingt ans plus tard). L'absurde s'invite alors dans la destinée de ces résistants fougueux: El Quico, c'est Sisyphe derrière son roc, comme si l'Histoire (ô combien cruelle) avait condamné Sabaté et ses acolytes au purgatoire des illusions et des rêves brisés. On voit alors ces hommes se transformer en fantômes, en loups errant ou (pire) en morts-vivants. 
Lune de loups (éditions Verdier) brillantissime roman de Julio Llamazares, ne fait pas d'autre constat : ses «héros » sont les alter ego de Sabaté, des fugitifs refugiés dans les monts Cantabriques, obligés de se terrer dans grottes pour échapper à la mort. Ici, nulle gloire, nul héroïsme : Llamazares s'est inspiré de l'histoire vraie de quatre résistants pour décrire la solitude, l'angoisse, le désespoir puis la folie qui gagne des hommes réduits à l'état de bêtes traquées. De 1937 à 1946, ils tentent d'organiser leur survie mais leur destin semble scellé.  Llamazares signe là quelques pages bouleversantes : la descente de Angel dans son village, venu visiter son père mourant à la barbe de la guardia civil ; l'emprise glacée de la nature sur les hommes, décrite dans un style sublime ; la mort de Ramiro, quasi sacrificielle... Curieusement, la fiction de Llamazares paraît souvent plus proche du réel que le document de Téllez Sola : elle décrit un monde où ne subsiste ni espoir ni foi et ses protagonistes l'ont bien compris. Ne reste plus qu'à mourir ou disparaître, comme le fera le dernier survivant, en partance vers un avenir aussi angoissant qu'incertain...

DES CISEAUX ET DES LIVRES



Thomas Allen a un vilain défaut : il découpe ses livres et charcute allègrement les couvertures ! Pas d'affolement, Thomas Allen n'est pas un maniaque mais bien un artiste qui a choisi de redonner vie à de vieux bouquins fanés. Ses armes : découpage, collage et photographie, tous trois mêlés dans de subtiles mises en scène de papier. La plupart du temps, l'artiste trouve son inspiration dans des collections oubliées de romans de gare datés des années 50. On aime beaucoup l'aspect "pop-up" de son travail et la qualité ludique du concept, aussi simple qu'original. Vous pouvez retrouver les photos de Thomas Allen dans Uncovered (Editions Aperture - en anglais).

jeudi 9 avril 2009

LE PROSCRIT (Sadie Jones - Buchet Chastel)

QUI ? Sadie Jones a été scénariste pendant quinze ans. Elle est née à Londres où elle vit avec son mari et leurs deux enfants. Le Proscrit est son premier roman ; énorme succès de librairie outre-Manche, il a été finaliste du prix Orange 2008, et les droits cinématographiques viennent d’être vendus dans la perspective d’un film par John Madden, le réalisateur de Shakespeare in love.
QUAND ? Années 50.
QUOI ? Dans cette petite ville du Surrey, au sud de Londres, tout le monde va à l'église, joue au tennis et fête Noël dans l'insouciance et l'alcool ; les jobs s'obtiennent au cours de conversations de quelques minutes au coin du feu, et les jardiniers sont aux petits soins pour les massifs de fleurs des riches demeures victoriennes. Mais cette façade hypocrite et fragile se fissure à partir du jour où le petit Lewis Aldridge, âgé d'une dizaine d'années, assiste, impuissant et terrifié, à la noyade de sa maman adorée, libre d'esprit et anticonformiste. Privé du réconfort d'un père à peine revenu de la guerre, homme froid, autoritaire et accablé par le veuvage, Lewis se rétracte dans la douleur et sombre peu à peu dans le doute, la solitude, l'automutilation, puis la délinquance. En 1957, quand il sort de prison où il vient de passer deux ans pour avoir incendié l'église de Waterford, il n'a que dix-neuf ans...
ALORS ? La première scène du livre donne un éclairage assez juste sur le talent de Sadie Jones : un homme sort de prison et personne n'est là pour l'accueillir. L'instant est fort et diablement cinématographique ! Le Proscrit est à l'avenant de cette introduction intense : d'une écriture sobre, Sadie Jones compose un récit tendu, sans temps mort, où la douleur et la furie de l'adolescence heurtent de plein fouet les convenances et l'hypocrisie de la société (évocation réussie de la bourgeoisie anglaise de l'époque). Quelques grands moments : les apparitions de Dicky, parfait salaud dont on espère le châtiment jusqu'au bout ; la troublante et troublée Alice, jeune belle-mère fragile prise aux piège de ses émotions et, surtout, la scène finale dans l'église, très bel exemple de savoir-faire romanesque. Tout ça devrait effectivement faire un très bon film...

mardi 31 mars 2009

DANS LA VALLEE D'ARAN, AVENTURES D'UN COMMIS VOYAGEUR EN ESPAGNE (Hugues-Alexandre Roy - Lacour-Ollé)

QUI ? Hugues-Alexandre Roy, un illustre inconnu !
QUAND ? Le XVIIIe siècle, dans les Pyrénées espagnoles.
QUOI ? Récit de voyage.
ALORS ? Le val d'Aran, vous connaissez ? Coincé dans les Pyrénées espagnoles, cette vallée est une comarque de Catalogne qui bénéficie d'une semi autonomie, avec notamment sa propre langue (l'aranais, d'origine occitane) et certaines règles administratives. S'il y a parmi vous des skieurs, peut-être connaissent-ils la station de Baqueira Beret, l'une des plus renommées d'Espagnol (Juan Carlos et la famille royale vont régulièrement taquiner ses pentes en hiver). Bref, le val d'Aran est une curiosité géographique comme seule l'Espagne sait en produire ainsi qu'un très beau pays de montagne. On peut d'ailleurs imaginer que c'était déjà un joli pays de montagne en 1830, vu les observations élogieuses de Hugues-Alexandre Roy, négociant distingué à qui l'on doit ce délicieux opus, récit de voyage incroyablement daté (le style est dantesque !) mais diablement sympathique. On y trouve pêle-mêle de distingués contrebandiers, des écclésiastes bon vivants, des douaniers, quelques aristocrates grandiloquents, ainsi que des bandes rivales prêtes à en découdre sur fond de guerres carlistes (un classique de l'époque). Notre héros crapahute avec bonhomie à travers les montagnes et nous fait part avec élégance de diverses considérations naturalistes du plus bel effet (en gros, les Pyrénées sont superbes). Les amateurs de montagne et d'histoire régionale sauront aux anges, les autres pourraient bien trouver ça charmant et ô combien pittoresque...

L'OR DE CANFRANC (Santiago Mendieta - Privat)

QUI ? Né à Toulouse en 1964, Santiago Mendieta est un spécialiste des Pyrénées et de son versant espagnol. Il a été pendant quinze ans reporter à Pyrénées Magazine. En 2004, il a conçu le magazine Rando Pyrénées et participé à son lancement comme rédacteur en chef adjoint. Il est depuis journaliste indépendant et auteur de documentaires télévisés et de guides.
QUAND ? 1980, dans la vallée d'Aspe.
QUOI ? Thomas Azumendi, journaliste en déshérence, se rend en vallée d’Aspe (haut Béarn) à la recherche de ses racines. Enquêtant sur un grand-oncle résistant et gaulliste, il découvre à la frontière espagnole l’imposante gare fantôme de Canfranc. Là, il met au jour, de manière fortuite, un vaste trafic de matières premières et précieuses ayant eu pour théâtre, durant la Seconde Guerre mondiale, cette gare autrefois internationale. Les mystérieux convois sous escorte passaient le tunnel ferroviaire du Somport puis la douane de Canfranc, tandis que flottaient les bannières conjointes de l’aigle impérial franquiste et de la croix gammée. L’enquête conduit Thomas tour à tour à Madrid, à Tolède et en Estrémadure.
ALORS ? Avec un matériau pareil, Mendieta ne pouvait pas se rater : L'or de Canfranc emprunte autant au roman policier qu'au roman historique, avec une belle épaisseur de mystère et de complots en tout genre. C'est du beau travail d'artisan, Mendieta s'est fait plaisir et nous fait plaisir, comme un gosse trop content de posséder de si beaux jouets. Et puis quel décor ! Peut-être ne le savez-vous pas mais la fameuse gare de Canfranc, lieu de toutes les magouilles entre l'Espagne franquiste et le IIIe Reich existe bel et bien. Elle est restée abandonnée jusqu'en 2005 (je crois), et il était encore possible d'y pénétrer et découvrir l'incroyable tableau : un lieu gigantesque (Canfranc était une gare internationale) au milieu de nulle part, livré aux quatre vents, dans une atmosphère digne d'un film d'épouvante (Shining en vrai mais dans une gare !) Des sites tels que http://pagesperso-orange.fr/canfranc/donnent une idée de la chose : dantesque ! Pas étonnant que Mendieta, sans doute envoûté par le lieu, se soit enflammé et n'ait pu résister à la tentation d'en faire le décor (sublime) de son roman.

ANNA K. (Marti Rossello - TintaBlava)

QUI ? Martí Rosselló, écrivain catalan, né à Premià de Mar en 1953, a été découvert grâce à Anna K. qui a été finaliste du Prix des Libraires en 2000.
QUAND ? De nos jours, à Barcelone et ses environs mais le lieu importe peu.
QUOI ? Inracontable !
ALORS ? Bon, on va tâcher de faire simple : si vous aimez Almodovar, son outrance, ses folies et son émotion éclatante, vous trouverez aisément votre chemin dans le labyrinthe d'Anna K., où le sexe, l'inceste, la mort, l'amour et la vengeance s'agitent avec furie sans jamais relâcher leur pression féroce. Dans le cas contraire, passez votre chemin, restez sur le pas de la porte et épargnez-vous malaise et rejet, il n'est décidément pas bon de se faire du mal. Mais est-ce que Anna K. est un bon livre !? Oui, dans la mesure où Rossello sait remuer les tripes de son lecteur et jouer de l'excès avec un talent consommé. Dommage que la fin et les dernières années de vie d'Anna K. retombe dans une sorte de consensus mou (réflexion un peu passe-partout sur la mort...) pas vraiment raccord avec le reste du livre. Comme si l'auteur avait fini par s'épuiser lui-même, éreinté par son personnage...

LE TEMPS DES FEMMES (Ignacio Martinez de Pison - Ed. du Rocher)

QUI ? Ignacio Martinez de Pison. Universitaire, écrivain, scénariste, critique, I. Martinez de Pison est d'abord connu pour ses nouvelles et ses romans. Enterrar a los muertos (roman inspiré de l'enquête de John Dos Pasos sur l'assassinat de Jose Robles Pasos en 1937) lui a valu le prix Dulce Chacon du roman tandis que El Tiempo de las Mujeres lui assurait une large audience auprès du public (bio complète sur Wikipedia Espagne). En 2004, Manuel Poirier adapte Carreteras Secundarias qui deviennent les Chemins de Traverse. Seuls Carreteras... et El Tiempo... ont été traduits en français.
QUAND ? Espagne, entre 1979 et 1982.
QUOI ? Trois sœurs, Maria, Carlota et Paloma, entrent dans la vie adulte après le décès de leur père. L'existence continue en compagnie de la mère, dans la grande maison de famille.
ALORS ? Roman à trois voix, Le Temps... dresse le portrait croisé de femmes en plein apprentissage de la vie. Le pater familias a disparu, les repères s'effritent et le noyau familial, symbolisé par la villa Casilda, est menacé. Chacune des soeurs doit trouver son chemin et construire un monde qui n'existe pas encore. I. Martinez de Pison saisit avec brillance cette sorte de mue douloureuse où, tour à tour, Maria, Carlotta et Paloma vont se révéler... ou se perdre, dans une Espagne elle aussi en pleine transformation. Comme l'ont déjà noté certains, il y a similitude entre cette histoire familiale et la nouvelle démocratie espagnole libérée du franquisme : mort de Franco, mort du père, liberté nouvelle, indépendance, quête de vérité, autant de thèmes autour desquels petite et grande histoire vont se nouer et guider le destin émouvant des trois sœurs (on citera la tentative de pustch de 1981 qui donne lieu à un épisode assez pathétique). On quitte d'ailleurs difficilement Maria, Carlotta et Paloma, l'auteur en a fait des figures quasi familières que l'on a fini par aimer. Ce qui n'est pas le moindre compliment que l'on puisse faire à ce roman.

dimanche 29 mars 2009

AMAPOLA (Olivier Sebban - Seuil)

QUI ? Olivier Sebban, 36 ans. C'est son premier roman.
QUAND ? 1936, la guerre civile espagnole éclate.
QUOI ? A la veille de la guerre civile, Féli, le narrateur, s'engage dans l'armée régulière. Issu d'une famille de juifs marranes installée près de Tolède, le jeune homme est hanté par le suicide de son grand-père, un propriétaire terrien dont les oliveraies ont fait faillite. Croyant laver la honte en se mettant au service de son pays, Féli ne tarde pas à se rendre compte qu'il est en réalité passé dans " le camp de la réaction et de l'aigreur ". La guerre éclate tandis qu'il termine ses classes à l'Alcazar. Il participe, du côté des défenseurs, au siège de la forteresse tolédane. Son destin bascule lorsque le commandant de la garnison lui confie une lettre d'appel à l'aide à porter au général Franco : hors de l'Alcazar, Féli est aussitôt fait prisonnier par les républicains. Manquant d'être fusillé, il parvient à gagner leur confiance et se range à leurs côtés...
ALORS ? Je vous l'accorde, le résumé ci-dessus est prometteur. Mais Olivier Sebban rate sa cible : la petite et la grande histoire servent de décor de carton pâte à un destin fade, stéréotypé que pollue un style un brin prétentieux. A force de s'interroger et de vouloir démontrer, l'auteur prive le livre de toute saveur. Roman désincarné et totalement dispensable.