vendredi 14 octobre 2011

INDIAN CREEK, UN HIVER AU COEUR DES ROCHEUSES (Pete Fromm - Gallmeister)

QUI ? Pete Fromm, né en 1958, ex-ranger devenu écrivain et chantre des grands espaces et de la vie en pleine nature. Est considéré comme l'une des voix importantes de la fameuse école du Montana.
QUAND ? Les montagnes Rocheuses, Idaho, entre 1978 et 1979.
QUOI ? En 1978, le jeune Pete Fromm (qui étudie la biologie animale à l'université de Montana) est embauché par l'office de réglementation de la chasse et de la pêche de l'Idaho pour rester seul dans les montagnes, en plein coeur de l'aire naturelle protégée de Selway-Bitterroot, à surveiller l'éclosion d'oeufs de saumon...
ALORS ? Pete Fromm, c'est un peu le mythe de l'homme des bois devenu réalité, l'expérience ultime de l'homme seul face à la nature et à lui-même, bref une aventure moderne aux résonances antédiluviennes (et le fantasme de pas mal de gens par la même occasion). Pas étonnant que son Indian Creek soit devenu un classique instantané du nature writing : la sincérité de Fromm (son humour aussi) sert de voix à un hymne discret mais touchant aux grands espaces, aux montagnes et aux forêts. Ici, la nature aide à grandir, elle pousse au dépassement de soi et transcende l'homme. La démonstration, limpide, a quelque chose d'exaltant et on goûte au témoignage de P. Fromm comme à une fontaine de jouvence.

UN HIVER DE GLACE (Daniel Woodrell - Rivages/Noir)

QUI ? Daniel Woodrell, auteur américain de romans noirs. Il situe tous ses écrits dans la région des Ozarks, état du Missouri, soit l'Amérique rurale et (très) profonde. On parle d'ailleurs à son sujet de "country noir".
QUAND ? De nos jours.
QUOI ? Jessup Dolly est parti de chez lui, abandonnant à leur sort ses trois enfants et une épouse qui n’a plus toute sa tête. Dans cette maison isolée et glaciale, où les placards sont vides, Ree, l’aînée, veille comme elle le peut sur le reste de la famille. Elle apprend que son père a bénéficié d’une mise en liberté conditionnelle moyennant une hypothèque sur la maison. S’il ne se présente pas au tribunal, les Dolly seront sans toit, au cœur de l’hiver. Alors Ree prend la route et affronte la neige, la nuit, le froid, et surtout l’hostilité des autres membres du clan, qui n’aiment pas qu’elle vienne poser des questions...
ALORS ? Une jeune fille, entourée de son frère et sa sœur, livrés à eux-mêmes, en lutte contre l'adversité pour préserver leur toit, cela pourrait être du Dickens ou peut-être plus simplement un conte de fées ténébreux, aussi obscur que les inquiétantes forêts des monts Ozarks. Mais nous sommes bien dans un roman noir, une plongée crue et glaciale dans l'Amérique déshéritée des "white trash", une Amérique pas très éloignée du Delivrance de John Boorman. Un peu à la façon d'un ethnologue, Woodrell décrit un fascinant microcosme avec son système de clans, ses mœurs brutales et ses habitants d'un autre âge. On y croit, le roman fonctionne parfaitement et on suit la quête de Jessup l'estomac noué. En priant que le grand méchant loup ne la dévore pas au détour d'un chemin...

lundi 19 septembre 2011

MON VIEUX ET MOI (Pierre Gagnon - Autrement)

QUI ? Pierre Gagnon est né en 1957 à Arthabaska. Il vit à Québec depuis 1960. D'abord musicien, il signe là son quatrième roman.
QUAND ? Québec, de nos jours.
QUOI ? À la retraite, le narrateur décide d'adopter Léo, 99 ans, que rien ne prédestinait à venir s'installer chez lui. C'est le début d'une grande aventure, faire de tour petits riens. De silences qui veulent dire beaucoup, de tendresse, de rires pour conjurer le déclin... Mon vieux et moi, est-ce que ça peut durer toujours, comme dans les romans d'amour ?
ALORS ? Adopter un "vieux" comme on adopte un chien ? Jolie provocation et belle entrée en matière pour une réflexion acide mais tendre sur la vieillesse. Mais P. Gagnon n'est pas à la hauteur de son sujet, on le sent trop hésiter entre la satyre et le discours plus "social". Manque de rythme aussi... Plus aboutie, l'empathie que Gagnon a pour ses personnages révèle une belle finesse dans l'observation et le portrait. Mais on ne quitte jamais le domaine de l'anecdotique ou de l'effleurement, un peu comme si l'auteur passait à côté de son texte sans vraiment le voir. Très (trop ?) court, Mon vieux a au moins le mérite de sa sincérité...

lundi 12 septembre 2011

JE N'AI PAS PEUR (Niccolo Ammaniti - Le Livre de Poche)

QUI ? Niccolo Ammaniti, écrivain italien parmi les plus talentueux de son temps. On lui doit notamment Et je t'emmène et Comme Dieu veut.
QUAND ? Italie, fin des années 70. 
QUOI ? Six gamins s'aventurent à bicyclette dans la campagne brûlante. Au cœur de cet océan de blé, il est un secret effrayant, un secret dont la découverte changera à jamais la vie de l'un d'eux, Michele...
ALORS ? Je n'ai pas peur est un roman tiré au cordeau, perpétuellement tendu, écrasé par la chaleur des champs de blé et le terrible mystère qui nourrit le livre de la première à la dernière page. Le style d'Ammaniti brille par sa concision et son formidable pouvoir d'évocation : quelques mots suffisent à rendre palpable le climat dense de ce récit initiatique, à la fois thriller implacable et évocation poétique de la vie rurale et de l'enfance. La voix n'est pas la même mais la comparaison avec Eri De Luca vient assez naturellement : évocation de l'enfance, mots limpides, poésie discrète, il y a chez chacun d'entre eux un rapport à l'écriture quasi immédiat, où tout est donné au lecteur avec chaleur et sincérité. Je n'ai pas peur, c'est cela : une littérature sensible, simple où les émotions vibrent de la plus belle des façons. Magnifique !

samedi 3 septembre 2011

ELRIC, LES BUVEURS D'ÂMES (Michael Moorcock, Fabrice Colin - Fleuve Noir)

QUI ? Fabrice Colin, auteur français (très) bien connu des amateurs de fantasy et de science-fiction. Michael Moorcock, légende vivante de la fantasy moderne, père d'Elric le nécromancien et d'autres anti-héros du même acabit.
QUAND ? En des temps immémoriaux, quelque part entre plans et dimensions d'un autre monde...
QUOI ? Prince déchu, dévasté par la mort de son aimée, Elric de Melniboné a juré de ne plus jamais se servir de Stormbringer, son épée maudite qui boit les âmes et lui procure sa puissance et sa vitalité. Accompagné de son fidèle compagnon Tristelune, Elric, abattu et mourant, part en quête de son dernier espoir : l’Anémone Noire, une plante magique ne fleurissant qu’une fois par siècle, qui pourrait lui redonner des forces et de grands pouvoirs...
ALORS ? Elric, ah, Elric ! Quintessence géniale de l'anti-héros romantique, icône gothico-vampirique insurpassable, l'Albinos à l'épée suceuse d'âmes fait un come-back inattendu sous la plume du scribe F. Colin et le haut patronage du grand prêtre Moorcock. Honnêtement, le livre n'apporte rien à la légende mais ces aventures du Ménilbonéen dans la jungle se boit comme du petit lait. On a parfois l'impression d'une version fantastique d'Aguirre ou d'Apocalypse Snow ou d'un Indiana Jones défoncé à l'horreur et à la fantasy. Plaisant ! Et puis Colin se montre à la hauteur : style impeccable, bon rythme et respect pointilleux de l'univers de Moorcock. Bref, tout ce qu'il faut pour rendre un livre délectable...

samedi 27 août 2011

LA POUSSETTE (Dominique de Rivaz - Buchet Chastel)

QUI ? Dominique de Rivaz vit à Berlin et à Berne. Cinéaste, photographe, elle a publié son premier roman, Douchinka, aux éditions de l'Aire - prix Schiller Découverte.
QUAND ? De nos jours, indéterminé.
QUOI ? Une jeune femme raconte son histoire. Elle essaie d'oublier l'événement qui l'a pour toujours figée dans l'adolescence (un accident de poussette, ma mort d'un nouveau né). Comment vivre après cela ? 
ALORS ? Tiens, tiens, voilà un drôle de roman ou plutôt de... conte, moderne bien sûr mais conte quand même. L'héroïne, femme enfant en mal de maternité, raconte le monde d'une voix naïve et décalée, il s'en dégage une curieuse poésie, souvent drôle, touchante. Ici, les princes charmants ont les traits d'hommes grenouilles ramasseurs de balles de golfs (!), le réel flotte en permanence dans un nuage édulcoré où une Amélie Poulain aurait sans doute trouvé sa place. Mais le drame, la folie, guettent, on entend leur petite voix sourde derrière les mots, ils nous rappellent insidieusement que les princesses sont aussi des femmes fracassées qui tentent d'oublier. Mais rien ne dit qu'elles y parviennent... Drôle de livre donc que cette "poussette" mais D. de Rivaz a réussi le pari de l'originalité et de l'insolite. Jolie petite surprise.

vendredi 26 août 2011

MARINA (Carlos Ruiz Zafon - Robert Laffont)

QUI ? Carlos Ruiz Zafon ! Ne me dites pas que vous ne le connaissez pas !?
QUAND ? Barcelone, années 80.
QUOI ? Oscar Drai, quinze ans, a disparu pendant une semaine du pensionnat où il est interne. Où est-il allé et que lui est-il arrivé ? Quand l’histoire commence, Oscar vagabonde à travers Barcelone. Attiré par une mystérieuse maison apparemment abandonnée, il pénètre à l’intérieur. Se croyant seul, il commence ses investigations. Alors qu’il est en train d’examiner une curieuse montre à gousset laissée sur une table, il se rend compte que quelqu’un l’observe. Terrorisé, il s'enfuit. En rentrant au pensionnat, il s’aperçoit qu’il a gardé la montre...
ALORS ? Après la déception (relative mais bien réelle) du très (trop ?) attendu Jeu de l'Ange, la ressortie de ce roman paru en 1999 (et destiné dans un premier temps au public adolescent), avait de quoi susciter quelques doutes légitimes. Funeste erreur ! Marina se révèle un excellent roman-feuilleton où Zafon dévoile déjà une bonne partie de ses talents de conteur et de faiseur d'histoires. Pas un seul temps mort, des mystères et des rebondissements à chaque page, on a l'impression d'embarquer dans un train fantôme qui n'en finit pas de virevolter et de tourner. Certains font passer Marina pour une sorte de brouillon de L'ombre du vent mais, sous ses airs de Disparus de Saint-Agil gothique, il peut se targuer de belles réussites, à commencer par son ouverture sans complexe à l'horreur et au fantastique. Plus qu'une mise en bouche, une parfaite introduction aux méandres de Barcelone et de ses insondables mystères...

mercredi 3 août 2011

SECRETS D'ALCÔVE (Carmen Domingo - Stock)

QUI ? Carmen Domingo est née en 1970 à Barcelone. Diplômée en philologie hispanique à l’université de Barcelone, elle a collaboré avec diverses maisons d’éditions et revues. Elle travaille aujourd’hui pour plusieurs journaux dont El Viajero, El País, Marie Claire et Time Out. Secrets d’alcôve est son premier roman.
QUAND ? Espagne, prémices de la guerre civile.
QUOI ? Carmen, Pilar, Mercedes pourraient être n’importe quelle femme espagnole des trente premières années du siècle passé. Cependant, le destin a voulu qu’elles soient les compagnes de trois hommes qui ont marqué le devenir de l’histoire récente de l’Espagne, trois des principales figures de la cause fasciste à l'aube de la Guerre Civile et de la dictature. 
ALORS ? La guerre civile vécue du côté franquiste n'est pas une nouveauté, d'autres auteurs ont déjà adopte ce point de vue mais, en choisissant comme protagonistes les femmes ou sœurs des principaux caïques fascistes, C. Domingo donne une tonalité nouvelle au propos. Derrière la leçon d'histoire et la dimension biographique du livre, le portrait croisé de ces femmes révèle un instantané de la condition féminine et, plus largement, de la société espagnole de l'époque. Le courage, la bêtise, la dévotion ou l'amour ne sont bien sûr d'aucun parti et, face à la violence et à l'imminence de la mort, ils s'emparent tour à tour des trois "héroïnes" et les entraînent vers des destins contrastés. Dommage cependant que C. Domingo n'ait pas su donner plus de corps à son texte. Secrets d'alcôve ne parvient pas toujours à trouver sa route, quelque part entre l'exposé biographique et un romanesque peu affirmé, trop timide pour vraiment nous intéresser complètement.

LE TESTAMENT DE L'EBRE (Jesus Moncada - Autrement)

QUI ? Jesus Moncaca (1941-2005) est né dans la bourgade de Mequinensa en Espagne, province de Saragosse. Il est reconnu comme l'un des meilleurs auteurs catalans.
QUAND ? Entre Catalogne et Aragon, du début du siècle à nos jours.
QUOI ? Mequinensa sait que son inondation est imminente à cause de la construction d'un grand barrage sur l'Ebre. La mémoire de la bourgade s'enflamme alors. Des personnages, du plus incongru au plus ordinaire, traversent un siècle de souvenirs. Les bateaux plats chargés de lignite coulent, des histoires extravagantes remontent des bancs de l'église et des comptoirs des cafés, et les luttes sociales se réveillent. Un tourbillon romanesque s'empare du quai des Veuves comme de la ruelle des Âmes...
ALORS ? Dali désignait la gare de Perpignan comme le centre de l'univers, Jesus Moncada a, quant à lui, reconstitué son propre microcosme entre les murs de Mequinensa, à la fois théâtre et principale vedette d'une aventure humaine aussi fabuleuse que dérisoire, aussi hilarante que tragique. Sur les rives de l'Ebre se joue un concentré de comédie humaine, une superproduction minuscule où Moncada déploie une armada de personnages (héros, salauds, lâches,  seconds couteaux ou jeunes premiers) dans un invraisemblable réseau d'intrigues et de sous-intrigues ou l'anecdote et le ragot marivaudent avec l’épopée et le souffle de la grande histoire. Moncada, humoriste né et fin styliste, nous régale de ses bons mots et joue sur tous les registres de la comédie, on croirait assister à l'impossible rencontre entre Pagnol, Feydeau et Giovannino Guareschi (le père de Don Camillo). Mais au delà de la farce et du trépignement picaresque qui électrisent Maquinensa, l'auteur catalan sait aussi tempérer son petit monde et prendre le temps de l'affliction, de la nostalgie et du drame. On pense à l'extravagante bourgade de Vigata imaginée par Andrea Camilleri ou, dans un registre plus "sérieux", à la Ferrare de Giorgio Bassani mais Moncada a su créer son petit monde rien qu'à lui. Faut-il être brillant et habile pour réussir à mêler aussi savamment les couleurs et peindre une fresque aussi rutilante, capable presque dans le même instant de vous tirer les larmes ou de déclencher le rire ! Surtout ne ratez pas cet immense plaisir de lecture que la catalan Jesus Moncada vous offre, ce serait pêcher que de l'ignorer davantage...

jeudi 2 juin 2011

L'HISTOIRE D'EGDAR SAWTELLE (David Wroblewski - Livre de Poche)

QUI ? David Wroblewski est né et a grandi dans le Wisconsin. A travaillé dans l'informatique avant de cartonner avec ce premier roman.
QUAND ? Epoque moderne, dans une ferme isolée du Wisconsin.
QUOI ? Le jeune Edgar Sawtelle grandit entre son père et sa mère, avec lesquels il ne peut communiquer que par le langage des signes. Depuis deux générations, les Sawtelle élèvent et dressent une race de chiens d’exception, dont Almondine, l’amie de toujours d’Edgar, est un merveilleux spécimen. Mais l’arrivée de Claude, l’oncle du garçon, va perturber la quiétude du foyer…
ALORS ? Parmi l'armada de best-sellers patentés qui déferlent chaque mois chez nos chers libraires, L'histoire... se pose comme un morceau de choix. On aime bien ces pavés copieux où s'immerger de longues heures mais, attention, un slogan accrocheur ("le roman qui a fait pleurer l'Amérique") ou le commentaire enthousiaste d'un confrère en couverture ne suffisent pas toujours à faire un bon livre. Le roman de Wroblewski n'est pas mauvais, loin de là, on s'y laisse prendre assez facilement mais il souffre de quelques déséquilibres gênants : un "méchant" (élément pourtant essentiel) assez transparent, mal incarné, pour tout dire fade ; une progression dramatique diminuée par des longueurs (les précisions sur le dressage des chiens, lassantes) ; une construction hasardeuse (la fuite et l'errance d'Edgar avec ses chiens, certes de jolies pages mais étrangement déconnectées du livre). Bref, on a l'impression que Wroblewski s'est laissé déborder par son sujet. Fera mieux la prochaine fois ?

lundi 14 mars 2011

SUKKWAN ISLAND (David Vann - Gallmeister)

QUI ? David Vann, né en 1966 en Alaska. Passionné de voile, il travaille longuement sur les bateaux et exerce quantité de petits boulots. Il lui faudra dix ans pour rédiger Sukkwan Island et presque autant pour le voir publier.
QUAND ? Époque indéterminée, quelque part sur une île perdue au beau milieu de l'Alaska.
QUOI ? Jim décide d'emmener son fils de treize ans sur une île perdue pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d'échecs personnels, il voit là l'occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu'il connaît si mal...
ALORS ? La presse, les critiques, nous avaient averti : Sukkwan Island est un livre qui emmène loin, un récit brut, sans concession, qui malmène le lecteur et le confronte systématiquement au pire. Dès le début, à l'image de la nature crépusculaire qui entoure ses protagonistes, David Vann insinue l'angoisse, le malaise est latent et l'on devine très tôt que l'expédition père-fils ne peut mener qu'au drame. Mais le coup de théâtre (terrifiant) de la page 113 n'est pas celui escompté : Sukkwan Island n'est pas un récit de survie comme pourrait le laisser croire sa première partie mais plutôt un théâtre de lâchetés, de non-dits et de douleurs enfouis. L'île de Sukkwan, oppressante, hostile, épuise les personnages et les pousse dans leurs derniers retranchements jusqu'à l'explosion. Dans la deuxième partie (particulièrement éprouvante), elle devient une sorte de purgatoire, lieu de folie et de souffrance dont il semble impossible de s'échapper. Car il n'y a pas échappatoire, pas d'issue à la culpabilité et au désespoir, le verdict de David Vann est sans appel. La fin, un peu mal fichue, un peu trop décalée par rapport au reste du livre, ne dit pas autre chose. Mais pourquoi pareille noirceur ? A la lecture des interviews de David Vann, on comprend mieux ce qu'est Sukkwan Island : à la fois un exorcisme et un incroyable objet de thérapie et de rémission. Alors vous aussi, vous voilà prévenus : personne ne sort indemne de Sukkwan Island...

samedi 12 mars 2011

LE CAFARD (Rawi Hage - Denoël)

QUI ? Rawi Hage, né en 1964 au Liban qu'il quitte en 1992 après la guerre civile. Devient ensuite citoyen canadien. Il se partage aujourd'hui entre écriture, arts plastiques et son métier de conservateur.
QUAND ? De nos jours, à Montréal, au Québec.
QUOI ? Réchappé d'une tentative de suicide, le narrateur, immigré originaire d'un pays oriental, est contraint de suivre une psychothérapie. Fou amoureux de Shoreh, une Iranienne torturée par les mollahs, notre homme vit à la petite semaine entre aide sociale et boulots d'appoint...
ALORS ? L'exil, le déracinement, sont-ils solubles dans la bonne conscience ? Que peut espérer un exilé politique, ici Iranien, plongé dans le grand bain de la liberté et des valeurs occidentales ? Sujet casse-gueule que Rawi Hage (lui-même exilé volontaire) prend de front,  sans crainte de heurter les bonnes manières et le politiquement correct.  Le cafard tire sur tout ce qui bouge  : qu'il s'agisse de l'évangélisme et la condescendance de l'Occident ou de l'opportunisme et de la voracité de certains  exilés, l'auteur n'épargne personne, à commencer par son narrateur, irrémédiablement antipathique, symptôme chronique de l'incompatibilité des cultures et des traumatismes indélébiles. Son basculement progressif dans la folie ne fait qu'entériner l'échec annoncé d'une intégration impossible. Son exil est d'abord intérieur, un trou noir sans fond d'où rien ni personne n'est en mesure de le sauver. Le discours est pessimiste, noir mais R. Hage n'a pas signé qu'un brûlot : l'humour, souvent acide, le drame et le désespoir composent ici une drôle de partition, riche d'émotions et de petits instantanés de vie, croqués avec un réel talent. Sur un sujet difficile, aux résonances politiques et sociales, R. Hage n'oublie jamais qu'il est d'abord un romancier, et un sacré bon d'ailleurs...

vendredi 18 février 2011

MONTANA 1948 (Larry Watson - Gallmeister)

QUI ? Larry Watson, né en 1947 dans le Dakota du Nord. Il écrit et enseigne à l'Université. Détail qui a son importance : il est lui-même, comme le jeune héros de ce livre, fils et petit-fils de shérif.
QUAND ? Le titre n'est peut-être pas assez explicite ?
QUOI ? De l'été de mes douze ans, je garde les images les plus saisissantes et les plus tenaces de toute mon enfance, que le temps passant n'a pu chasser ni même estomper. Ainsi s'ouvre le récit du jeune David Hayden. Cet été 1948, une jeune femme sioux porte de lourdes accusations à l'encontre de l'oncle du garçon, charismatique héros de guerre et médecin respecté. Le père de David, shérif d'une petite ville du Montana, doit alors affronter son frère aîné...
ALORS ? Montana... a beau se situer en 1948, ce petite livre sensationnel a la trempe des grands westerns d'Hollywood et on imagine assez facilement ce que Howard Hawks ou Raoul Walsh aurait pu faire d'un pareil matériau. Entre récit d'apprentissage et tragédie familiale, la lutte fratricide qui est au cœur du roman résonne d'accents quasi bibliques. Montana 1948 est un fabuleux digest romanesque où les grandes forces de l'existence s'affrontent et se heurtent, magnifiées par le regard d'un adolescent de douze ans : le Bien contre le Mal, le nouveau monde contre l'ancien, la liberté contre les traditions,. le courage d'un seul contre la lâcheté de tous,... Larry Watson va droit au but : avec une belle sobriété, il raconte les illusions perdues, les mythes qui s'éteignent et le douloureux passage de l'enfance à l'âge adulte. Le livre se lit d'un trait et il n'est pas loin de mériter le statut de petit classique...

vendredi 21 janvier 2011

VIES LITTERAIRES (Edward Sorel - Denoël Graphic)

QUI ? Edward Sorel est un dessinateur et un caricaturiste américain qui collabore régulièrement au New York Times, Time Magazine et autres publications.
QUAND ? XXe siècle.
QUOI ? La vie et l'œuvre de dix grands intellectuels croqués en quelques dessins.
ALORS ? Saviez-vous que derrière chaque écrivain se cache un... homme ! C'est ce que semble nous suggérer Edward Sorel qui s'est fait un malin plaisir de nous dévoiler les aspects les moins reluisants et souvent les plus croquignolesques de sommités telles que George Eliot, Carl Jung ou Marcel Proust. On apprend ainsi que Yeats avait de sérieux penchants nazis, Tolstoï se lamentait d'être devenu riche et Brecht était en fait une sacrée crapule ! Le trait brouillon et agité de Sorel illustre bien les turpitudes et le trouble de ces "grands" hommes dont l'Histoire n'a voulu retenir que le meilleur. Avec une belle cruauté et un humour acéré, ce modeste album remet donc gentiment les pendules à l'heure...

dimanche 16 janvier 2011

Intermède 1 - Des notes entre les lignes...


Découvrez la playlist Intermède 1 avec Kenichiro Nishihara

dimanche 9 janvier 2011

HAUTES TRAHISONS (Félix de Azua - Seuil)

QUI ? Ecrivain espagnol né à Barcelone en 1940,  Felix de Azua s'est illustré dans les années 1970 parmi la nouvelle vague des poètes espagnols. C'est aussi un romancier spécialement érudit, versé volontiers dans le sarcasme et l'humour grinçant, comme en témoigne son fameux "Histoire d'un idiot raconté par lui-même".
QUAND ? La guerre Civile espagnole, entre Pays Basque français et espagnol.
QUOI ? Un diplomate du gouvernement basque et sa femme sont pris dans les tourments de la guerre.
ALORS ? Ah, voilà une vraie trouvaille, dénichée pour quelques maigres euros chez un bouquiniste (le titre est sinon épuisé). Je dis "trouvaille" car Hautes trahisons est un roman parfaitement iconoclaste, presque excentrique, où des personnages hallucinés, fous ou grotesques, se débattent dans le chaos de la guerre, ballotés entre courage, honneur, lâcheté ou fanatisme. L'intrigue (ou la farce ?) verse volontairement dans la caricature, ce qui n'empêche pas Azua  de déployer une langue subtile, à l'ironie constante, riche de digressions philosophiques, politiques ou religieuses. Soyons clairs, l'auteur n'a pas facilité la tâche à ses lecteurs, les variations de ton et de registre et, somme toute, la densité littéraire de l'objet peuvent effaroucher mais, pour qui tente de franchir ces difficultés, Hautes trahisons réserve quelques pages brillantes.

lundi 3 janvier 2011

Chose promise...

Merci Père Noël, grâce à toi je vais bientôt pouvoir me plonger dans :
De l'eau pour les éléphants (Sara Gruen - Le Livre de Poche)
Le testament de l'Ebre (Jesus Moncada - Autrement)
Sukkwan Island (David Vann - Gallmeister)
Autant de titres que vous retrouverez évidemment dans les colonnes de ce blog d'ici peu...


vendredi 24 décembre 2010

Ah, au fait...

Entre deux messages, j'allais presque oublier : joyeux Noël ! Tiens, je publierai dans les prochains jours la liste des jolis livres trouvés sous le sapin. Suspense ! Ci-contre une illustration d'après l'éternel et impérissable Chant de Noël de Dickens, oeuvre de John Leech, illustrateur (1809-1870). On ne se lassera décidément jamais de cette vieille fripouille d'Ebezener Scrooge !

UN BONHEUR PARFAIT (James Salter - L'Olivier)

QUI ? James Salter, auteur américain né en 1925, influencé par Hemingway et Miller, a marqué la fiction américaine moderne par un style affirmé et une oeuvre très dense, partagée entre roman et autobiographie.
QUAND ? Etats-Unis, années 70.
QUOI ? La lente mais sûre désagrégation d'un jeune couple en apparence parfait.
ALORS? Attention, si vous venez de subir un échec amoureux, passez votre chemin, "Un bonheur parfait" risque bien de ruiner vos derniers espoirs de rencontrer l'âme soeur ! Plus sérieusement, James Salter mérite d'être cité comme l'un des auteurs qui a le mieux saisi le désenchantement amoureux, la trahison, le soupçon puis, au final, la mort pure et simple du couple et de l'amour. Salter écrit et décrit avec finesse le lent mais irrésistible chemin qui mène Nedra et Viri de l'amour bercé d'illusions à la brisure tragique, pathétique, dont on se remet pas. "Un bonheur..." se caractérise aussi par un remarquable travail d'écriture : Salter cisèle ses phrases et, sous une apparente simplicité, construit un texte dense, parfois poétique, toujours émouvant et juste. D'ailleurs, j'ai rarement lu roman aussi triste et désenchanté. Mais c'est un compliment !

jeudi 11 novembre 2010

LE JOUR AVANT LE BONHEUR (Erri de Luca - Gallimard)

QUI ? Erri de Luca, né en 1950 à Naples. Romancier, poète, traducteur, c'est un ancien ouvrier, passionné par l'étude de la Bible. La plupart de ses romans sont d'essence autobiographique.
QUAND ? Naples, dans l'immédiate après-guerre.
QUOI ? Un jeune orphelin, qui deviendra plus tard le narrateur de ce livre, vit sous la protection du concierge, don Gaetano. Ce dernier est un homme généreux et très attaché au bien-être du petit garçon, puis de l'adolescent. Il passe du temps avec lui, pour parler des années de guerre et de la libération de la ville par les Napolitains ou pour lui apprendre à jouer aux cartes. Mais don Gaetano possède un autre don : il lit dans les pensées des gens, et il sait par conséquent que son jeune protégé reste hanté par l'image d'une jeune fille entraperçue un jour derrière une vitre, par hasard, lors d'une partie de football dans la cour de l'immeuble. Quand la jeune fille revient des années plus tard, le narrateur aura plus que jamais besoin de l'aide de don Gaetano...
ALORS ? Le jour avant le bonheur, un titre simple, d'une beauté discrète et émouvante, à l'image de don Gaetano et son protégé (Erri de Luca lui même ?), poignants protagonistes de ce véritable conte initiatique aux accents napolitains. On y lit de grandes et belles choses sur la vie mais aussi des petits riens,   L'amour, le bonheur, l'innocence que l'on quitte ou la mort  sont là aussi, l'auteur les convoque avec la même fibre poétique, la même sagesse. Et puis quand, au bout de  137  pages, Don Gaetano nous quitte, on se dit qu'il n'en fallait pas plus, que tout avait été dit et bien dit, la leçon (de vie, d'amour) était belle et elle resterait longtemps, tout comme le bonheur ressenti à la lecture de ce livre décidément fort précieux... 

LE TROISIEME ANGE (Alice Hoffman - JC Lattès)

QUI ? Alice Hoffman, américaine, née en 1952, est une habituée des records de vente avec plus de 20 romans à son actif et pas mal de best-sellers patentés (Seul parmi les loups, Les ensorceleuses,...). Elle mêle souvent à ses histoires des éléments fantastiques, on parle alors de "réalisme fantastique". A également signé des romans pour les ados (La Prédiction).
QUAND ? Londres, entre 1952 et 1999.
QUOI ? Trois femmes, trois époques, trois histoires d'amour. Lucy, Frieda et Maddy vont se succéder au Lion Park Hotel, où elles trouveront un voisin de chambre pour le moins singulier : un fantôme installé à demeure. Chacune verra son séjour prendre une tournure totalement imprévue.
ALORS ? Hum, pourquoi ce "Troisième ange" ne fonctionne t-il pas comme il devrait ? Le livre a pourtant quelques atouts : une construction à tiroirs plutôt astucieuse (avec trois récits développés de façon antéchronologique), des héroïnes attachantes (surtout Lucy et Frieda, Maddy est plus stéréotypée), et la présence intrigante d'un fantôme que l'auteur exploite avec finesse en le mêlant aux destins croisés de ses personnages. Mais A. Hoffman va trop vite : pour une fois, le rythme trop marqué, trop ramassé étouffe le romanesque et empêche le lecteur de se passionner totalement pour des situations, des moments ou des personnages qui ressemblent davantage à des esquisses qu'à de vrais éléments de romans . Dommage !

lundi 8 novembre 2010

FLEUR DE NUIT (Shani Mootoo - 10-18)

QUI ? Shani Mootoo, née en Irlande mais elle est d'origine indienne et a longtemps vécu à Cuba. Auteur, peintre et cinéaste, elle vit désormais au Canada. Fleur de nuit est, hélas, le seul de ses romans traduit en français.
QUAND ? L'île imaginaire de Paradise, probablement quelque part dans les Caraïbes entre passé, présent et futur.
QUOI ? Mala, vieille femme solitaire et excentrique, est internée après que la police découvre un cadavre dans sa maison. Est-ce celui de ce père odieux qui la battait et abusait d'elle ? Un jeune infirmier efféminé, relégué dans l'hospice aux tâches subalternes, cherche à reconstituer l'étrange et terrible histoire de cette femme dont il est le seul à vouloir s'occuper, et qui le fascine... 
ALORS ? Connaissez-vous le parfum des fleurs du Cereus ? Ouvrez Fleur de nuit et sentez... Rares sont les romans où les odeurs, les parfums mais aussi les couleurs sont célébrées de la sorte. Il plane sur l'île de Paradise et ses habitants un vertige permanent qui touchent aussi bien aux sens qu'à la chair. Certains en perdent la raison, d'autres  égarent leur identité, leur sexe ou bien leurs souvenirs. Shani Mootoo décrit un monde de sensations luxuriant où les passions des hommes, la fièvre du ciel et de la terre ne semblent faire qu'un. Célébration de la nature et des sens, Fleur de nuit élève au même rang le parfum enivrant des plantes tropicales et l'odeur âcre de la pourriture : dans la nature, il n'y a ni bien ni mal juste le cycle éternel de la vie et de la mort, décor grandiose et puissant d'une tragédie qui ne l'est pas moins. Enfants abandonnés, père incestueux, secrets enfouis,... le bouillon des passions fermente à point dans l'atmosphère tropicale de l'île, sans laisser guère de répit au lecteur. On ressort de Fleur de nuit un peu saoûl, presque repu mais on n'oubliera pas de sitôt Paradise et ses habitants...

dimanche 17 octobre 2010

LA SEANCE (John Harwood - Le Cherche Midi)

QUI ? John Harwood, critique, poète et romancier australien né en 1946. Curieusement, cet auteur d'abord connu pour ses poésies a remporté son premier véritable succès auprès du public avec un premier roman fantastique, The Ghost Writer (non traduit), lauréat de nombreux prix spécialisés.
QUAND ? Angleterre, fin de l'ère victorienne.
QUOI ? Constance Langton reçoit la visite d'un avocat, John Montague. Celui-ci lui annonce qu'elle vient d'hériter d'un manoir de famille dans le Suffolk, Wraxford Hall, et lui conseille de vendre la propriété sans perdre une seconde. Wraxford Hall jouit en effet d'une sinistre réputation : ses précédents propriétaires y sont morts dans d'étranges circonstances et une jeune femme, Eleanor Unwin, y a mystérieusement disparu avec sa fille. Quels terribles secrets renferme Wraxford Hall ?
ALORS ? Il y a un plaisir coupable à lire John Harwood tant sa fameuse "séance" avive le souvenirs de lectures exquises et de frissons délicieux. De Ann Radcliffe à Bram Stoker en passant par Daphné du Maurier, Conan Doyle ou Dickens, John Harwood s'offre le luxe inouï de ressusciter le roman gothique anglais et ses avatars victoriens dans un hommage exhubérant aux codes de l'époque. La reconstitution est saisissante, les moyens illimités : il suffit de lire les pages consacrées au manoir de Wraxford Hall pour se convaincre de l'habileté et du talent de Harwood (pas une porte sans ses grincements ou un clair de lune sans ses ombres démoniaques !). Captivant de bout en bout, La Séance accuse malgré tout quelques faiblesses, notamment lors d'un dénouement peut-être un poil trop échevelé. Mais, il n'empêche, on se régale et la séance passe bien vite !

lundi 13 septembre 2010

L'ENSORCELEE DE SALEM (Elizabeth Howe - XO Editions)

QUI ? Elizabeth Howe, jeune historienne américaine spécialisée dans l'histoire de la sorcellerie (!). Vit à côté de Salem (!! ) et possède parmi ses ancêtres une des victimes du célèbre procès (!!!).
QUAND ? Massachusetts, entre 1680 et aujourd'hui.
QUOI ? En entrant dans la maison de sa grand-mère défunte, la jeune Connie n'imaginait pas que toute sa vie allait changer. Dans la bibliothèque qu'elle est chargée de vider, elle découvre un livre mystérieux avec, à l'intérieur, une clé et un nom dissimulé, à peine lisible : " Deliverance Dane ". Deliverance, l'une des jeunes femmes condamnées lors de la tristement célèbre chasse aux sorcières de Salem. Qui était-elle vraiment ? Dès que Connie commence son enquête avec l'aide de son petit ami, l'intrépide Sam, les événements inquiétants se multiplient : sa maison est vandalisée et Sam tombe très gravement malade...
ALORS ? A priori, le roman d'Elizabeth Howe ne se distingue pas beaucoup des traditionnels best-sellers américains qui traversent régulièrement l'Atlantique jusqu'à nous : ici, un thriller historique matiné de fantastique qui capitalise avantageusement sur l'histoire des sorcières de Salem. Lecture agréable, donc, mais qui ne susciterait pas grand commentaire si Katherine Howe ne prenait soin de donner à ses "sorcières" une véritable épaisseur à la fois sur le plan humain et historique. K. Howe croit à son sujet et on finit nous aussi par y croire un peu...

samedi 4 septembre 2010

WINTER (Rick Bass - Folio Gallimard)

QUI ? Né en 1958 au Texas, Rick Bass est un ancien géologue reconverti dans l'écriture. Grand admirateur de Jim Harrison, il est l'une des figures marquantes de la fameuse école du Montana et du "nature writing".
QUAND ? 1987, vallée du Yaak, à l'extrême nord-ouest du Montana.
QUOI ? L'installation de Rick Bass et de sa femme dans l'un des endroits les plus reculés et les plus sauvages des Etats-Unis.
ALORS ? Winter, l'hiver, les amateurs de grands espaces littéraires l'ont déjà éprouvé aux côtés de Pete Fromm dans Indian Creek. Le revoici héros et grand ordonnateur d'un autre livre, récit lui aussi d'un exil volontaire au coeur des forêts et des montagnes, là où personne n'attend l'homme ni ne souhaite sa présence. Mais l'appel du froid, de la solitude, résonne aux oreilles de certains comme l'appel du large : Rick Bass y a succombé et il nous livre son histoire d'envoûtement dans un journal intime où l'anecdote côtoie la réflexion, où le trivial embrasse  le sublime. Au fil des pages, Bass nous montre une nature gigantesque et primaire, objet d'une fascination qui confine à l'extase à travers des instantanées de poésie pure. Egarés dans ce no man's land, de minuscules communautés humaines réinventent le quotidien au gré des caprices météorologiques : il n'y a de place que pour l'essentiel : échange, fraternité, entraide et bières devant les matchs de championnat. R. Bass ressemble à un gamin énervé devant une montagne de sucreries : il dévore chaque instant avec une candeur et une joie qui sont la musique d'une ode à la nature touchante, humble et drôle.  Extraordinaire récit de vie (et d'aventure), Winter réveille les sens et aiguise l'esprit, sans doute comme le vent d'hiver lorsqu'il se pose sur les montagnes si chères à l'auteur...

LES PIERRES SAUVAGES (Fernand Pouillon - Seuil)

QUI ? Fernand Pouillon, architecte, urbaniste, auteur, éditeur (il est le créateur des éditions "Le Jardin de Flore"), était un esthète, un homme d'art mais aussi un bâtisseur inlassable. Son parcours (passionnant) est à découvrir sur Wikipedia ou sur le site qui lui est consacré.
QUAND ? Sud de la France, XIIe siècle.
QUOI ? Un moine bâtisseur raconte à travers son journal l'édification de l'Abbaye cistercienne du Thoronet.
ALORS ? Assez naïvement, j'ai pensé un instant que ces "pierres sauvages" avaient peut-être à voir avec "Le Nom de la Rose" et me replongeraient dans ce Moyen âge trouble et inquiétant qui sied si bien aux intrigues de tout calibre. Évidemment je me trompais mais... pas tout à fait quand même ! Le livre de Pouillon ne laisse que peu de champ au romanesque et, d'emblée, affiche une austérité saisissante : le périple est intérieur, c'est celui du doute, de la foi et du questionnement permanent. En filigrane, une réflexion sur l'art, la création et la foi s'engage et tenaille le narrateur avec fièvre. Les dessins de l'homme et le dessein de Dieu se confondent dans l'architecture et la pierre, l'auteur porte haut et loin cet axiome puissant à travers l'expérience ultime d'un groupe d'hommes habités par leur mission. C'est vrai, "Les Pierres sauvages" est un livre ardu, érudit (on y apprend tout sur les techniques de construction de l'époque) mais le voyage mérite qu'on lui consacre quelques efforts.

EN MON DERNIER APRES-MIDI (Kaye Gibbons - 10-18)

QUI ? Kaye Gibbons est un auteur du Sud des Etats-Unis, née en 1960. Elle est l'auteur de huit romans, tous des best-sellers couverts de récompenses. Pour l'anecdote, Kaye Gibbons est atteinte de troubles bipolaires ; son addiction aux médicaments anti-douleurs lui a valu des ennuis avec la justice en 2008.
QUAND ? En mon dernier après-midi narre à la première personne la vie d'une Américaine, de son enfance à son " dernier après-midi ", de 1842 à la fin du dix-neuvième siècle.
QUOI ? La jeune Emma Garnet grandit sur une plantation du Sud, entre ses frères et sœurs et un père autoritaire, insupportable et colérique. Les conflits latents éclatent dans cette famille riche et désunie, où le père veut régner en tyran impitoyable: la mère s'éloigne et la fille, Emma Garnet, va épouser - ô scandale - un jeune médecin du Nord, Quincy. La guerre de Sécession éclate alors comme un drame déchirant...
ALORS ? De Eudora Welty à William Faulkner en passant par Mark Twain ou William Goyen, le Sud des Etats-Unis a lui aussi son panthéon d'auteurs illustres et il n'est pas étonnant d'y retrouver Kaye Gibbons. Certes, elle n'a ni le style ni la profondeur de certains de ses illustres prédécesseurs mais les thèmes abordés, l'atmosphère et l'emphase romanesque sont typiques du genre, évoquant notamment Margaret Mitchell à son meilleur. Le destin d'Emma Garnet offre ainsi tous les ingrédients d'un intense moment de lecture et l'occasion d'une belle rencontre avec un personnage de femme d'exception. Remarquable !

mardi 27 juillet 2010

LE GOÛT SUCRE DES POMMES SAUVAGES (Wallace Stegner - Points)

QUI ? Wallace Stegner, auteur américain (1909-1993), décrit comme "le doyen des écrivains de l'Ouest". Il remporte le Prix Pulitzer en 1972 avec Angle d'équilibre. Auteur énorme, indispensable, qui n'a cessé de magnifier la nature et l'esprit pionnier de son pays. 
QUAND ? Variable selon les nouvelles.
QUOI ? Un couple de retraités en balade dans le Vermont ; un homme sur les traces de sa jeunesse perdue ; un agent littéraire à la retraite perdu dans une soirée mondaine qui dégénère ; le représentant d'une fondation découvre les Philippines ; un jeune anglais fait l'apprentissage du dur métier de cow-boy.
ALORS ? On reste mitigé à la lecture de ce recueil de nouvelles : Stegner les a rassemblées quelques années avant sa mort et ce n'est pas lui faire injure de souligner leur relative faiblesse. Oeuvres de jeunesse, rédigées entre 1948 et 1959, elles peinent à trouver un rythme, même s'il subsiste de beaux moments, simples et intenses, notamment dès que Stegner regagne ses terres du Vermont et du Montana ("Le goût sucré des pommes sauvages", "Génèse"). Son talent s'avère aussi probant dans un registre plus psychologique : malgré des longueurs, "Guide pratique des oiseaux de l'Ouest" est une sorte de micro étude de moeurs parfaitement menée. Mais, pour qui a goûté aux talents de romancier de Stegner, l'ensemble reste fade. Lisez plutôt les romans...

dimanche 11 juillet 2010

L'OMBRE DE CE QUE NOUS AVONS ETE (Luis Sepulveda - Métailié)

QUI ? On ne présente plus Sepulveda, l'auteur chilien de l'éternel "vieux qui lisait des romans d'amour". Âgé aujourd'hui de 61 ans, il vit dans les Asturies en Espagne. 
QUAND ? Santiago, Chili, de nos jours.
QUOI ? Dans un vieil entrepôt d'un quartier populaire de Santiago, trois sexagénaires attendent avec impatience l'arrivée d'un homme, le Spécialiste. Il a convoqué ces trois anciens militants de gauche, de retour d'exil trente-cinq ans après le coup d'Etat de Pinochet, pour participer à une action révolutionnaire. Un tourne-disque jeté par une fenêtre au cours d'une dispute conjugale va tout remettre en question, jusqu'au moment où ressurgit dans la mémoire des complices l'expression favorite du Spécialiste : "On tente le coup ?"
ALORS ? Quelle belle mélancolie se dégage de ce livre... Il flotte comme un parfum doux-amer sur les souvenirs et les rêves de nos vieux héros, une essence à la fois sombre et légère où les illusions (souvent perdues) n'empêchent ni l'humour, ni la tendresse. En bon faiseur d'histoires, Sepulveda répète les recettes qui on fait son succès : style rapide et coloré personnages haut en couleur, rythme, humour, tous les ingrédients sont réunis pour passer un agréable moment de lecture. Une réserve toutefois : à force de resserrer son intrigue, Sepulveda donne l'impression d'expédier un peu vite certains volets du roman, à commencer par sa conclusion, d'où un léger sentiment d'inachevé. 

lundi 10 mai 2010

LUCHADORAS (Peggy Adam - Atrabile)

QUI ? Peggy Adam, scénariste, illustratrice et dessinatrice de BD. Est l'auteur de la mini-série Plus ou moins.
QUAND ? Mexique, Cuidad Juarez, où depuis 1993 plus de 400 femmes ont disparus ou été assassinées dans la plus grande impunité.
QUOI ? L'amour impossible d'une serveuse mexicaine et d'un touriste français dans une ville gangrénée par la violence.
ALORS ? Luchadoras signifie "lutteuses", un titre qui n'est pas dû au hasard quand on découvre le terrible quotidien des femmes mexicaines : dans une société hyper machiste où la femme est reléguée au plus bas de l'échelle sociale, certaines choisissent de se battre et de résister mais à quel prix ! La vie d'une femme ne vaut rien et les bourreaux (maris, frères, policiers, trafiquants,...) ne se font pas prier dès qu'il s'agit de faire taire les récalcitrantes. Le trait rude et austère de Peggy Adam illustre bien l'implacable noirceur d'un monde où les femmes meurent et souffrent en silence. Luchadoras est un coup porté à nos bonnes consciences, une alerte stridente sur les violences faîtes aux femmes encore partout dans le monde. Edifiant !
SI VOUS AIMEZ, VOUS AIMEREZ AUSSI :
http://minisolex.blogspot.com/, le blog sympa de l'auteur qui adore aussi confectionner de drôle de petites poupées !

LE FIL D'ARGENT (Enrique Baulenas - J'ai Lu)

QUI ? Lluís-Anton Baulenas est né à Barcelone en 1958, dans le quartier de Sant Andreu. Licencié en philologie catalane, il devient enseignant. C'est le théâtre qui l'amène à l'écriture. Il abandonne l'enseignement en 1987 pour ne plus se consacrer qu'à l'écriture de romans et de pièces de théâtre.
QUAND ? Barcelone, 1935.
QUOI ? Gregori, Maria et Pere ont 18 ans le même jour. Représentants de la jeunesse catalane des années trente, ils sont conviés par Radio Barcelone à raconter leur vie. Cette rencontre fortuite entre trois jeunes issus de milieux très différents marque le début d'une amitié " à la vie à la mort ". Mais Maria est très belle, et les deux amis se transforment vite en prétendants acharnés. Pere le révolutionnaire flamboyant. Gregori l'aristo cultivé et discret. La guerre civile qui éclate en 1936 les sépare, les révèle aussi. Mais de cette guerre-là, personne ne sortira vainqueur...
ALORS ? Le fil d'argent est un livre qui s'écoute autant qu'il se lit : le choeur des voix de Gregori, Maria et Pere fournit la trame d'une histoire généreuse, belle, tragique et drôle aussi. Et on n'en finit pas de goûter à la ritournelle des trois jeunes protagonistes. Dans un style vif et coloré, Baulenas a capté avec une rare sensibilité la fougue et l'énergie de ces enfants du siècle bousculés par l'Histoire. Sous leurs yeux incrédules défilent la guerre et son cortège de misères mais la petite musique persiste et Baulenas ne sacrifie jamais ses personnages aux péripéties  et aux drames. Jusqu'au bout, la flamme et la beauté du chant illuminent ce roman populaire, social mais avant tout humain, véritable ode à l'amitié et à la fraternité. Une merveille !

TANT QUE NOUS VIVONS (Maruja Torres - Métailié)

QUI ? Maruja Torres, journaliste et écrivain catalane, née à Barcelone, auteur de nombreux articles et romans. Elle a remporté le Prix Planeta (équivalent du Goncourt) avec Tant que nous vivons.

QUAND ? L'Espagne actuelle, entre Barcelone et Madrid.
QUOI ? En ce jour de la Toussaint, Judit marche dans Barcelone vers son rendez-vous avec Regina Dalmau, la célèbre romancière qu'elle admire de façon obsessionnelle. Avec l'ingénuité de ses, vingt ans, elle est persuadée que celle-ci va reconnaître son talent littéraire et l'aider à fuir sa banlieue populaire. Judit ignore que Regina, à l'approche de la cinquantaine, se pose des questions sur son succès et le sens de ce qu'elle écrit. Judit est engagée comme secrétaire. Sa présence va obliger Regina à affronter les véritables raisons de la crise qu'elle traverse et à chercher, dans un passé qu'elle a mis sous clef, le souvenir de celle qui a guidé ses pas d'écrivain.
ALORS ? Si Maruja Torres nous avait enthousiasmé avec le magnifique Une chaleur si proche (toujours chez Métailié), Tant que nous vivons suscite plus de réserves. Peut-être le sujet était-il trop beau : deux femmes possédées par l'écriture s'admirent, s'unissent, se haïssent, avec en toile de fond une réflexion sur la création littéraire, la transmission et la filiation. L'histoire se lit avec plaisir mais l'auteur reste en surface : ses personnages (d'ordinaire si "naturels", comme c'était le cas dans Une chaleur...) paraissent un brin stéréotypés, trop bien construits pour être vraiment crédibles ; le déroulement du récit (les relations entre Judit et Regina, le secret de Regina,...) est lui aussi convenu et un brin trop rapide, tout s'enchaîne trop bien et trop vite. La rédemption humaine et intellectuelle de Regina aurait mérité davantage d'espace pour vraiment nous toucher. Reste un roman honnête, sincère (la cause de la littérature et la cause des femmes sont farouchement défendues) mais en deçà de son propos. 

lundi 1 mars 2010

AFFINITES (Sarah Waters - Denoël)

QUI ? Sarah Waters, écrivain britannique née en 1966. Très connue en Grande-Bretagne, elle aligne depuis 1998 les succès d'édition : Affinités est son deuxième roman après Caresser le velours (Denoël). On lui doit aussi  Du bout des doigts, Ronde de nuit (toujours chez Denoël) et The Little Stranger (non traduit). L'homosexualité féminine est presque toujours au centre de ses oeuvres : en effet, Sarah Waters est une figure très médiatique de la communauté lesbienne outre-Manche.
QUAND ? L'Angleterre victorienne, à Londres.
QUOI ? La prison de Millbank et ses voleuses, criminelles et faussaires, ses avorteuses et mères maquerelles. C'est dans l'inquiétant climat de l'une des geôles les plus lugubres de l'ère victorienne que Margaret Prior, dame patronnesse, rencontre la charismatique médium spirite Selina Dawes qui, bien qu'incarcérée, ne cesse de clamer son innocence. Au fil des visites, Selina dévoile son étrange histoire, et Margaret est irrésistiblement entraînée dans un monde crépusculaire de séances de spiritisme et d'apparitions, d'esprits insoumis et de passions incontrôlables...
ALORS ? L'histoire de la littérature l'a bien montré, l'Angleterre victorienne a fourni a de tout temps un décor propice à l'imagination et au romanesque. Affinités exploite cette richesse et se pose d'emblée comme un vrai grand roman à costumes, une incursion précise et documentée dans la société anglaise victorienne. On découvre un monde fasciné par l'au-delà et ses artefacts (fées, spirites, médiums, sociétés secrètes,...) mais également étouffé sous le propre poids de ses codes et de ses conventions. Entre les murs de la prison de Millbank, le rebut de la société croupit dans la misère tandis que les nantis, classe à laquelle appartient Margaret, se noie dans les crinolines et l'ennui, à moins de s'offrir quelques frissons bon marché auprès de médiums exaltés. Évidemment, la condition féminine n'a guère le loisir de s'épanouir dans ce contexte et Sarah Waters saisit parfaitement l'enfermement dont sont victimes ses héroïnes, l'une entre les murs de sa cellule, l'autre au sein d'une famille étouffante et rigide. Seul moyen d'évasion possible : l'amour, la passion et avant cela, la possibilité de croire enfin. Mais peut-on vraiment croire et s'abandonner ? Les esprits invoqués lors des séances sont-ils bien réels ? L'amour entre les êtres l'est-il aussi ? Sur ces questions essentielles, S. Waters mêle au roman social  et historique une intense histoire d'amour et, plus inattendu, un suspense final digne des plus grands thrillers. Car tout n'est qu'illusion, c'est ce que l'auteur semble vouloir dire : à l'instar des personnages, nous sommes plongés dans un tortueux jeu de faux-semblants et d'illusions, celui de l'écriture, des sentiments et des convenances. Bref, tout ce qui fait les grands romans !
SI VOUS AIMEZ, VOUS AIMEREZ AUSSI :
- l'adaptation télévisée du livre, disponible en DVD (dont voici la bande-annonce) :


- les romans de W. Wilkie Collins (et de Dickens, tant qu'on y est).
- Caresser le velours, autre roman de Sarah Waters qui se déroule également sous l'ère victorienne.

jeudi 25 février 2010

LA FEMME DU COLON FRANCAIS (John La Galite - Pocket)

QUI ? John La Galite (de son vrai nom Jean-Michel Sakka), écrivain français exilé aux USA, spécialisé dans le thriller qui s'essaye de temps à autre à la littérature générale (parfois sous le pseudo de Paul Beck). 
QUAND ? L'Algérie, années 50.
QUOI ?
Une nouvelle vie en Algérie, l'aventure et le soleil des colonies : voilà ce que recherchait Marie, une jeune institutrice, dans la vitalité de l'après-guerre. Quelques années plus tard, mariée à un colon de vingt ans son aîné, isolée dans une ferme de sept mille hectares près de Constantine, et liée à une famille austère et aride, Marie se meurt. Sa vie est devenue stérile, comme ce désert qui l'emprisonne, comme ce ventre apparemment infertile... Quand un accident de voiture bénin secoue son existence, et qu'un jeune homme lui fait connaître la passion, Marie croit enfin pouvoir échapper à la famille Mauduit...
ALORS ? Belle surprise que cette Femme du colon français : visiblement inspiré par son sujet, John La Galite imagine un mélodrame intimiste dans le décor enflammé de l'Algérie coloniale, illuminé par la figure tragique de  Marie, superbe personnage de femme soumise à la passion amoureuse. Le texte manque parfois de subtilité lorsqu'il met en parallèle le destin de l'Algérie et de ses personnages mais La Galite a su créer une atmosphère et donner de la chair à ses personnages. Pas mal du tout...

vendredi 1 janvier 2010

CAUCHEMAR NIPPON (Matthew Kneale - Pocket)

QUI ? Matthew Kneale est né en 1960 à Londres. Il est le fils de fils de deux romanciers anglais, Judith Kerr et Nigel Kneale.
QUAND ? Le Japon, de nos jours.
QUOI ? Daniel Thayne doit se rendre à l'évidence : il est piégé à Tokyo. Depuis qu'il a égaré son passeport, ce jeune Anglais en est réduit à donner des cours dans une sordide école de langues étrangères en échange d'un salaire de misère. Il vivote dans un minuscule appartement rempli des peluches de Keiko, sa petite amie, une japonaise passablement hystérique. Daniel le sait, il devrait rompre, mais rien ne presse... Rien ? Si ! La famille Harada s'est mis en tête de le contraindre à épouser leur fille Keiko, dût-elle pour cela employer la force.
ALORS ? Les livres se suivent et ne se ressemblent pas... Après Les passagers Anglais et Douce Tamise, Matthew Kneale délaissait en 1984 les brumes victoriennes pour le Japon moderne avec Cauchemar nippon, roman plus intimiste, loin des reconstitutions historiques. Hélas, mille fois hélas, l'auteur accouche d'un formidable ratage littéraire : Cauchemar nippon est un roman bancal qui hésite en permanence sur le chemin à suivre. Comédie noire ou drame ? Choc des cultures ou amour contrarié ? Kneale avance des pistes mais ne tranche jamais. Au final, peu d'intensité mais beaucoup de fadeur. La peinture de la société japonaise aurait pu malgré tout fournir un bon décorum mais, même là, l'auteur s'en tient à des superficialités qui relèvent plus de la caricature que du portrait sociétal. Le désastre est bien là et il n'y a rien à sauver !

lundi 16 novembre 2009

L'OMBRE DU VENT / LE JEU DE L'ANGE (Carlos Ruiz Zafon - Grasset / Robert Laffont)

QUI ? Né à Barcelone en 1964, Carlos Ruiz Zafon s'est d'abord fait connaître en Espagne par des romans jeunesse avant d'exploser avec L'ombre du vent. Vit aujourd'hui à Hollywood.
QUAND ? Barcelone en 1945 pour L'ombre..., les années 20 pour Le jeu de l'ange (dont l'action est antérieure à L'ombre du vent, petite précision utile).
QUOI ?  L'ombre du vent : Un homme emmène son petit garçon - Daniel Sempere, le narrateur - dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L'enfant, qui rêve toujours de sa mère morte, est ainsi convié par son père, modeste boutiquier de livres d'occasion, à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y " adopter " un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie, le marquer à jamais et l'entraîner dans un labyrinthe d'aventures et de secrets " enterrés dans l'âme de la ville "... Le jeu de l'ange : David Martin, dix-sept ans, travaille au journal La Voz de la Industria. Son existence bascule un soir de crise au journal : il faut trouver de toute urgence un remplaçant au feuilletoniste dominical. et David est choisi. Son feuilleton rencontre un immense succès mais, épuisé, le jeune homme finit par renoncer. Puis arrive une offre extraordinaire : un éditeur parisien, Corelli, lui propose, moyennant cent mille francs, une fortune, de créer une texte fondateur, sorte de nouvelle Bible, « une histoire pour laquelle les hommes seraient capables de vivre et de mourir, de tuer et d être tués, d 'offrir leur âme »... A noter : les deux livres peuvent se lire séparément mais Ruiz Zafon a jeté des ponts entre eux : la fameuse librairie Sempere  figure dans Le jeu de l'ange, tout comme le fabuleux Cimetière des Livres Oubliés, au coeur des deux intrigues.

ALORS ? Paru en 2004 (eh oui, déjà 5 ans !) L'ombre du vent a marqué son temps : tout-à-coup, un jeune auteur espagnol inconnu réinventait le roman de genre dans une fresque picaresque qui empruntait tout aussi bien au policier qu'au fantastique, en passant par l'intrigue, le mystère et le roman-feuilleton. Des millions de lecteurs (dont nous sommes) ont succombé à la formule et plébiscité le talent de Ruiz Zafon à travers le monde. Placé sous le haut patronnage d'Alexandre Dumas, Dickens ou Conan Doyle, L'ombre...  témoignait d'une maîtrise narrative assez exceptionnelle . Le jeu de l'ange reprend nombre de ses ingrédients en accentuant l'aspect gothique : Ruiz Zafon nous donne sa propre version du mythe de Faust et ajoute au roman noir une dimension fantastique clairement affichée. Ruiz Zafon n'a rien perdu de son efficacité romanesque (Le jeu de l'ange ménage quelques scènes d'anthologie et de belles figures de roman, à commencer par la pétillante Isabella) mais l'irruption du surnaturel rompt l'unité du livre et rend la lecture parfois déconcertante, notamment lors du dénouement. Alors oui, forcément, on est un peu déçu : on sent bien que Ruiz Zafon a voulu élever son roman-feuilleton à un rang nouveau, celui de l'allégorie et du symbole mais peut-être l'univers de L'ombre du vent n'était pas le meilleur terrain pour tenter l'expérience. Lecture néanmoins recommandée, la valeur et l'intensité dramatique restent hors norme.

mercredi 28 octobre 2009

LE COEUR COUSU (Carole Martinez - Gallimard)

QUI ? Carole Martinez, née en 1966. C'est son premier roman.
QUAND ? Espagne fin XIXe siècle, sur les terres chaudes d'Andalousie.
QUOI ? Frasquita Carasco a dans son village du sud de l'Espagne une réputation de magicienne, ou de sorcière. Ses dons se transmettent aux vêtements qu'elle coud, aux objets qu'elle brode : les fleurs de tissu créées pour une robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises; un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre: le cœur de soie qu'elle cache sous le vêtement de la Madone menée en procession semble palpiter miraculeusement... Frasquita a été jouée et perdue par son mari lors d'un combat de coqs. Réprouvée par le village pour cet adultère, la voilà condamnée à l'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang...
ALORS ? Au coeur des romans, il y a des histoires, et au coeur des histoires on retrouve des légendes, des contes et toutes sortes de relations merveilleuses qui donnent leurs couleurs à l'imagination et au rêve. Sans doute C. Martinez s'est-elle rememorée cette filiation ancestrale lorsque est né son "coeur cousu". Ainsi le destin chaotique d'une tribu de femmes devient-il un véritable conte, une sorte de rêve éveillé où le réel et l'imaginaire tissent le fil d'un même monde. La séduction qu'exerce le livre vient en grande partie de cette atmosphère unique et envoûtante qui n'est pas sans rappeler le réalisme magique de quelques auteurs sud-américains. L'auteur a retrouvé la saveur particulière des grands récits originels que l'on transmettait jadis de bouche en bouche, de génération en génération. Le coeur cousu est une fable, une poésie, ou une prière, qui sait ? Dans tous les cas, il fascine durablement celui qui ose lire en lui.

lundi 5 octobre 2009

ENFANTS ETRANGES : Ian McEwan, Jack Clayton


J’ai beau essayer de me souvenir, je ne sais plus si Sa Majesté des Mouches est un bon bouquin. Je l’ai lu il y a longtemps et je me demande s’il ne souffrait pas d’un trop grand académisme. Mais ça peut-être pas tellement d’importance, le livre de Golding valait d’abord par son regard porté sur l’enfance, un point de vue quasi subversif qui violentait l’aura sacrée d’un âge réputé innocent et pur. La force et le malaise latent qui possèdent Le jardin de ciment (roman de Ian McEwan paru en 1978) et Chaque soir à neuf heures (film de Jack Clayton sorti en 1967) font écho à la régression sauvage des héros de Golding et il est troublant de constater les similitudes qui existent entre les deux oeuvres, l’une écrite, l’autre cinématographique. Dans Le jardin de ciment, quatre frères et soeurs dissimulent la mort de leurs parents pour ne pas être confiés à l’assistance publique. Entre eux naissent des relations troubles tandis que le cadavre de la mère entame sa décomposition à la cave… Même réclusion, même aveuglement dans Chaque soir… où sept enfants dissimulent la mort de leur mère pour éviter l’orphelinat. Tous les soirs, ils tiennent conseil auprès d’un mannequin d’osier portant les vêtements de leur mère dans ce qui ressemble à une sorte de culte macabre dont l’aînée, Diana, se fait la pythie fanatique… Ici, pas question d’île perdue, les enfants organisent leur claustration dans de vieilles maisons où ils dissimulent les cadavres et résistent au monde extérieur, en l’occurrence les adultes, indésirables au sein de ces nouvelles sociétés. Question : confrontés à la mort, ces enfants sont-ils le reflet et la caricature obscure des adultes ou laissent-ils éclater leur nature profonde, une innocence pervertie, interlope et trouble ? Ces mises en scène déroutent également par leurs emprunts aux contes de fées, notamment dans le film de Clayton où la maison familiale ressemble à un manoir où les enfants auraient pris le pouvoir. L’atmosphère fantastique qui auréole le film montre bien que les enfants sont d’une autre monde, ils appartiennent à l’autre côté du miroir, à un monde étranger aux adultes, dangereux et inconnu. Plus brut, davantage ancré dans le réalisme, Le Jardin… confronte les enfants à la solitude, au désespoir et à la transgression. La vie violente les enfants et eux-mêmes finissent par violenter ceux qui les entourent, adultes ou enfants. Il est question de pulsion de mort mais aussi de survie. On repense au final de La Nuit du Chasseur quand Lilian Gish dit à propos des enfants : "Que Dieu protège les enfants,  le vent souffle, la pluie est froide mais ils résistent (...) ils résistent et ils supportent"...

dimanche 4 octobre 2009

QUELQU'UN AVEC QUI COURIR ? (David Grossman - Seuil)

QUI ? David Grossman, auteur israélien, aussi à l'aise dans le journalisme que la fiction, pour adulte comme pour enfant.
QUAND ? Jérusalem, de nos jours.
QUOI ?Assaf, un garçon de seize ans, obtient un job d'été à la mairie de Jérusalem. Chargé de retrouver le maître d'un chien égaré, il va être entraîné dans une aventure initiatique dont Tamar, une adolescente mystérieusement disparue, est le centre...
ALORS ? Roman d'apprentissage mais aussi conte, fable moderne sur la jeunesse israélienne, le livre de Grossman séduit dès les premières pages : Assaf ressemble à s'y méprendre à un preux chevalier lancé aux trousses de sa dulcinée, dans un dédale (Jérusalem) peuplé de personnages hauts en couleurs. Grossman dépeint à merveille la naïveté et la sincérité de son jeune héros, sans mièvrerie ni complaisance. Le rythme est vif, le roman file à toute vitesse sans laisser au lecteur le temps de raccrocher. Du divertissement intelligent, sincère et, surtout, d'une rare justesse.

mardi 29 septembre 2009

La Bibliothèque de Scrib